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6 : La maison et les rêves, partie 1
Après avoir ouvert la portière, votre grand cahier sous le bras, vous descendez de la voiture de police de Sandra Audibert. Sous votre semelle, la route de terre craque. Sa teinte est d'un blanc ocré et sa composition étrange : cela ressemble à une sorte de cristal limoneux accumulé entre deux eaux. Derrière vous, un grand bassin s'étend au loin et l'odeur d'iode altéré charriée par la brise vous renvoie à quelques frêles et fugaces souvenirs d'enfance. Devant vous, une vaste plaine étrange couverte d'une végétation basse. De petites touffes charnues y déploient leurs ramifications grasses, vertes et luisantes, vous évoquant le corail. Toujours ce sentiment d'hostilité tendre.
Entre l'eau et le désert, une petite maison aux murs de chaux rongés par les vents salés, oubliée là sur sa petite île à la bordure renforcée de treillis de bois. Un arbre chétif étire péniblement son ombre sur l'entrée.
Le brigadier-chef frappe à la porte, et une voix féminine lui répond. La carcasse rouillée d'une voiture dépasse de l'angle de la petite maison. La porte s'ouvre. Une femme en tablier apparaît.
- Bonjour… 
- Bonjour, brigadier-chef Audibert. 
- Je me souviens de vous. 
- Et voici les lieutenants Lantier et Chancla de la police criminelle. 
Les traits de la femme se déforment sensiblement, tirés par la crainte.
- C'est à propos d'Amélie ? 
- Les lieutenants viennent d'être affectés à l'affaire et aimeraient vous parler et voir un peu la maison. 
La crainte quitte peu à peu ses traits, remplacée par une incompréhension un peu stupéfaite.
- … Oui, oui bien sûr. 
- Merci. Pour les chaussures ? 
- Laissez tomber, j'ai l'habitude. 
L'intérieur de la maison est fidèle à l'extérieur : les murs ventrus s'écaillent par endroits, jaunissent en taches. Le mobilier est simple et rustre, en bois, à l'exception de ces chaises en fer. Le canapé au cuir usé semble écrasé par le poids du temps et des vêtements. La décoration, si elle avait existé, ne participe plus désormais qu'au désordre global. Seul un élégant vase en verre trône au centre de la table et arbore un bouquet sec de plantes en plumeaux. On a décalé les affaires pour lui faire une place et marquer son importance.
- Il y a du nouveau ? 
Les doigts secs de la femme se serrent les uns contre les autres.
- Non, mais on remet des moyens sur l'affaire justement, deux policiers de la crim' c'est du sérieux.
C'est des spécialistes de ce genre de cas, c'est une bonne chose. 
- Ah… c'est bien alors, enfin j'imagine. 
Claire Lantier continue de parcourir du regard le désordre ambiant sans sembler pouvoir prendre la femme en considération.
- Votre mari est là ? 
- Non, il est au boulot. 
- Et vous, vous avez un emploi ? 
- Non, je m'occupe de la maison. 
- Excusez-moi de vous poser cette question, qu'on a déjà dû vous faire, mais quand avez-vous vu votre fille pour la dernière fois ? 
- Vous n'avez pas lu le dossier ? 
- On vient d'arriver. 
répondit Lantier, le regard toujours occupé à parcourir la maison.
- Eh bien, c'était un samedi. Elle est sortie après le repas du midi. Elle se rendait au village pour traîner avec ses amis, comme elle le faisait souvent. 
- Le village, c'est loin d'ici ? 
- Euh... Cinq kilomètres. 
- Quelqu'un est passé la prendre ? 
- Non, elle y est allée à pied. Sa chaîne de vélo est cassée et son père ne l'avait pas réparée. D'ailleurs, il ne l'a toujours pas fait alors que je n'arrête pas de le lui répéter. Mais c'est comme le toit, ça… 
- D'accord, et quel âge a Amélie ? 
- 16 ans. 
- Pas de disputes récentes avec vous ou quelqu'un d'autre ? Ou bien des problèmes qu'elle aurait pu avoir ? 
- Pas plus que d'habitude. 
- "Que d'habitude", c'est-à-dire ? 
- Eh bien, vous n'aviez jamais d'accrochages avec votre famille de temps en temps à l'adolescence, vous, lieutenant Lantier ? 
- … Elles étaient violentes, ces disputes ? Amélie a-t-elle déjà menacé de partir ou évoqué cette idée ? 
- Vous aussi, vous pensez qu'elle est partie. Ils ont envoyé deux nouveaux flics pour seulement répéter ce que disent les autres. 
- On pose seulement des questions pour l'instant, madame Moreau. On doit savoir pour pouvoir écarter cette piste. 
- … Non, elle ne l'a jamais dit.
Amélie aimait sa famille ! Elle ne nous aurait jamais fait ça. 
- Très bien, j'en prends note. 
- C'est sa chambre ? 
La mère lance un regard en direction de la porte désignée par le lieutenant et baisse presque immédiatement les yeux.
- Oui. 
- Nous pouvons aller y jeter un oeil ? 
- Faites ce que vous voulez. Mais elle ne s'y trouve pas. Il s'agirait que la police le réalise, au lieu d'envoyer de nouveaux flics à chaque fois fouiller cette maudite chambre, et qu'elle commence à la chercher ailleurs. 
- Madame Moreau… nous cherchons partout, je vous assure. 
La mère lève sa main sèche pour interrompre la policière, la porte à ses lèvres, puis part s'asseoir près de la table.
- Brigadier-chef, restez avec elle. Nous, nous allons y jeter un œil. 
- Bien lieutenant. 
Lantier a déjà disparu dans la petite chambre et vous percevez le crissement élastique de gants. Dans votre mouvement, vous vous arrêtez sur une photographie de famille. Une photo sur la plage, la jeune fille assise entre ses deux parents. Tout simplement. Le cadre est orné d'un assemblage de coquillages.
Vous sortez votre téléphone et la prenez en photo avant de vous rendre à votre tour dans la chambre. Vous refermez la porte derrière vous et ouvrez votre grand cahier de notes.
- Note : la ch'tite s'est fait la malle. 
- Vos jugements personnels prendraient-ils le pas sur votre objectivité, lieutenant Claire Lantier ? 
- Regarde la chambre. Qu'est-ce que tu vois ? 
- Hum… une chambre classique d'une jeune fille de seize ans, à première vue. C'est plutôt rangé… Elle aime le people, en tout cas. Les collages au-dessus de son bureau représentent tous des chanteuses ou des actrices. 
- C'est pas les stars qui l'intéressent, c'est ce qu'elles portent. 
Lantier ouvre un carnet de croquis où défilent au fil des pages les reproductions de vêtements, les collages de matières et les extraits de compositions personnelles.
- Il faut cuisiner la mère sur ces disputes qu'elle trouve normales. 
Vous vous frottez le visage pour réfléchir.
- Bien, imaginons qu'elle soit bien partie pour je ne sais où : elle n'a pas fait ça toute seule. 
- Tu n'as jamais rêvé d'être emmenée par le beau garçon de la classe, assise derrière lui sur sa moto, pour fuir ta vie ? 
- C'est pas de mon bord, et les femmes n'avaient pas de moto pour m'emmener à l'époque. … Et surtout, il n'y en aurait pas eu pour se proposer. 
- Le prend pas mal, mais ça ne m'étonne pas. 
- … 
- Dans le sens où ça me surprend pas que tu n'aies pas été une des « populaires » de ton école. Mais c'est pas un jugement : la plupart des gens intéressants, une fois adultes, n'étaient pas populaires à l'époque. Et puis, ce serait malvenu de ma part. 
Lantier ouvre le rideau d'un placard et fouille les piles de vêtements.
- T'étais pas une "populaire" ? 
- Ça t'étonne ? 
- Je m'étais jamais posé la question. Mais j'imagine que ton côté cru n'a pas dû aider. 
- Rien de caché dans les pulls…
Il y a un peu de ça, possible, même si je te sens venir. Dis-le. 
- … Sois plus subtil avec la famille… Sa fille a disparu, on débarque deux mois après et toi, tu agis comme un flic froid à deux doigts de l'accuser de tous les maux de sa fille. Elle le sent. Je l'ai senti aussi. 
- T'as vu la maison ? T'as vu les alentours ? T'as vu la chambre ? Elle a forcément déjà pensé à partir. Elle a au moins caressé l'idée. 
- Comme beaucoup de gens, mais la plupart restent. 
- Je veux d'abord savoir quels étaient vraiment ses rapports avec sa famille. Ensuite, on trouvera qui l'a aidée. 
- Là-dessus, je suis d'accord. Si elle est partie, c'est qu'elle a eu une opportunité. Mais, selon le brigadier-chef, elle n'avait pas de copain, donc oublie la moto. 
- C'est la mère qui a dit qu'elle n'en avait pas ? 
- Je sais pas, il faudra lui demander ou lire les dossiers de l'affaire… 
Vous vous arrêtez devant la fenêtre de la chambre et observez le désert salé et ses plantes étranges.
- Et pour aller où ? 
Lantier laisse retomber le matelas qu'elle venait d'inspecter.
- Et ne pas enfiler de gants pour pouvoir m’aider, c’est dû à une prescription médicale ? 
- Je t'ai pas dit ? Allergie au latex, c'est horrible. Je vis un enfer. 
- Ça ne me fait pas rire. Fais ton boulot. 
Lantier plonge la main dans sa poche et vous lance une paire de gants bleus que vous rattrapez. Vous posez votre cahier et votre crayon à papier sur le bureau, puis soupirez en enfilant le premier gant.
- De toute façon, j’ai bien vu que tu avais décidé d’être grognon depuis qu’on est entrés dans cette maison. 
- C'est le déni de la mère qui m'agace. 
Vous soulevez un vase sans fleurs.
- Ce n’est pas facile pour elle en ce moment. On ne sait pas comment on réagirait si c’était notre fille qui avait disparu. 
Claire Lantier ne répond rien, pour plusieurs raisons qu’elle préfère toutes éviter. Vous fouillez ainsi pendant de longues minutes l’exiguë chambre d’Amélie Moreau, y trouvant de quoi confirmer l’idée que vous vous étiez faite du profil de la jeune fille, mais rien qui puisse vous aiguiller sur sa disparition.
- Cela reste un indice en soi, qu’il n’y ait rien. Une fugue, ça se prépare. Ça laisse des traces. 
- Comme les rêves, d'ailleurs. 
dit Claire Lantier en vous indiquant les collages sur le bureau.
- Allez, on s'en va. 