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11 : Sur les chemins de la Mer...
Et vous, vous souvenez-vous de la première fois que vous l'avez vue, la mer ?
Claire Lantier referme la portière côté passager. Garée ainsi au bord d’une petite route, une voiture de police, se dit-elle, attirera forcément l’attention.
- Et en même temps, personne ne dira rien. Arrête de t'inquiéter pour ça. 
- Hm… Si tu le dis. Je n’ai pas compris pourquoi on n’est pas allés aux Saintes-Maries-de-la-Mer. 
- Parce que c'est moi qui gère. Fais-moi confiance. 
- C'est loin la plage ? 
- … 
- Quoi ? Pourquoi tu souris bêtement comme ça ? 
- Rien, tu me fais rire. 
- Il n'y a rien de drôle. 
Vous la laissez vous dépasser, sa simple serviette à la main, tandis qu’elle longe la route. Sac à dos sur l’épaule, votre propre serviette sous le bras, vous la laissez s’éloigner un peu avant de l’appeler.
- Hey, c'est par là-bas. 
- … 
Claire s'arrête, revient sur ses pas et se plante devant vous.
- Arrête de t'amuser, maintenant. On va par où ? 
- Suis-moi. 
Ensemble, vous traversez la route et vous engagez sur un chemin où le sable se mêle à la terre. Le ciel est dégagé et la météo particulièrement clémente pour la saison. Un morceau d'été pour préfacer la belle-saison. Vous marchez entre de grandes buttes de terre sablonneuse sur lesquelles poussent de véritables murailles de ces plantes à plumeaux qui vous empêchent de voir ce qui vous entoure. Mais l’odeur charriée par un discret vent marin, celle d’un iode plus franc, plus pur et plus omniprésent que dans les marais, annonce celle que vous êtes venus rencontrer.
Vous souriez, bousculé par les souvenirs que l’odeur de la mer fait remonter. Au milieu de ces petits bosquets, à l’ombre de quelques arbres épars, votre esprit baigne déjà dans la grande eau salée. Vous vous sentez à la marge de votre mémoire, sur une frontière que vous retrouvez et que vous vous apprêtez à franchir à nouveau.
Ce n’est bientôt plus la terre, mais ce n’est pas encore la mer.
Vous vous retournez et apercevez Claire dans vos pas, observant la végétation qui l’entoure, le visage traversé par une expression indéfinissable, un peu perdue. Vous regardez de nouveau devant vous pour qu’elle ne puisse pas vous reprocher votre sourire. Pendant un peu moins de dix minutes, vous marchez ainsi au milieu de ce spectacle étrange. La grande présence n’est encore qu’un murmure, mais un murmure qu’on ne peut ignorer.
D'ailleurs, ce murmure, vous l'entendez.
Il y a toujours moins de terre sous vos pieds et toujours plus de sable. Toujours moins d’arbres au-dessus de vos têtes, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus du tout. Puis, au détour du chemin, derrière un ultime mur de grandes graminées, vous la voyez : la mer.
La mer immense, qui court à l'infini plus loin que tous les regards, la mer énorme. Il y a un endroit, il y a un instant où elle finit - la mer immense, un tout petit endroit, et un instant de rien. Une bande blanche entre les dernières végétations et la mer. Une frontière. Deux mondes. Du sable, rien que du sable entre les deux. Et vous.
Et elle.
Cette mer ne crie pas. Elle le pourrait, mais aujourd’hui, le ciel est clair et le vent à peine plus réel qu’un baiser. Alors elle ne crie pas. Elle parle. Elle s’adresse à vous, et surtout à elle, et vous devinez cet entretien dans son regard. C’est comme si elle l’avait attendue toutes ces années. Une petite fille qu’elle n’avait jamais rencontrée, et que quelque chose avait retenue sur la route de la grande mer. Elle ne s’était pas perdue. Elle avait seulement dû emprunter un chemin différent pour arriver jusqu’à cet instant. La mer est sans route, sans explication. Les chemins s’y effacent à peine ont-ils été empruntés, et elle demeure cette immense étendue qui attend que ceux de la terre, depuis les chemins qui, eux, subsistent, viennent à sa rencontre.
Elles avancent l'une vers l'autre. Derrière la blonde se trouvent ses chaussures ; derrière la bleue, l'infinie.
Une vague mourante vient mousser aux pieds de Claire. Une caresse froide s’avance, hésite un instant, avant de se retirer péniblement et de s’offrir à l’avidité spongieuse du sable qui, jusque-là pacifique, se réveille soudain et emporte cette caresse dans le néant.
Votre coéquipière tourne les yeux vers vous, le visage illuminé d’un plaisir qu’elle aimerait mieux contenir, mais dont elle ne peut dissimuler la puissance derrière une apparence à peine agitée. Il y a la mer sur le visage de Claire. Elle a dépassé la frontière et ne fait plus partie de la terre.
Elle s’élance dans un grand rire, courant là où la mer s’échine à l’attraper par les chevilles avant de, toujours, la relâcher. Après toutes ces années à s’attendre, elles jouent à se toucher.
Vous observez, amusé, ce spectacle depuis le sable. Claire avait vu la mer.
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Vous retirez vos chaussures, assis sur votre serviette. Claire vient de vous rejoindre et commence à se déshabiller à son tour.
- Elle va être super froide par contre, je te préviens. 
- Je me faisais assez peu d'illusions pour une fin mai. 
- Il y a quelques autres personnes en plus de nous. Je ne pensais qu’il y en aurait plus. 
- C’est vrai que j’ai aussi choisi les plages de l’Ouest pour ça. Et parce qu’elles font plus naturelles. Devant les Saintes-Maries, il y a plusieurs digues et des transats. Là, je me suis dit que j’allais t’emmener à la « vraie » mer. 
- …
Merci.
Tiens, tu peux mettre ça dans le sac ? 
Claire vous tend les vêtements qu’elle vient de retirer, dévoilant un deux-pièces kaki. Vous la regardez prendre place sur sa serviette, un tube de crème solaire à la main. Elle dépose des noisettes de crème à intervalles réguliers le long de ses jambes au teint de lait.
- Avec ta peau, c’est vrai que t’es bonne pour mettre la dose… Ils font des pots de deux kilos ? 
- Marre-toi…
Tiens, prends ça et fais mon dos pendant ce temps. Je refuse que ça prenne un quart d’heure. Dans deux minutes, je suis dans l’eau, je te préviens. 
- Me donne pas d'ordre par contre le cachet d'aspirine. 
- Profite tant que je suis conciliante. Je te casse les dents dès qu’on quitte la plage, t’es prévenu… 
Néanmoins, vous vous exécutez quand même. Claire finit de se masser les jambes et vient répartir l'excédent de crème sur le buste.
- Bon, t’as fini ? Moi, c’est bon. 
- Trente secondes. Il reste le bas du dos. 
- Doucement ! 
- Faut savoir ce que tu veux, toi aussi !…
C’est bon. C’est super mal étalé, mais t’en as partout. 
- Nickel ! 
Claire se lève, désentortille le lien de son maillot sur la hanche, puis relève les yeux vers vous.
- … Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? 
- R… Rien… j'étais…
je pensais que t'avais d'autres tatouages. 
- Parce que j'en ai un sur la main je dois être bariolée de partout ? 
- Non, c'est pas ce que je dis. 
- Et peut-être que j’en ai bien un autre, mais que tu ne le vois pas. 
- Ouais enfin… il reste plus beaucoup de possibilités là… 
- Justement. 
- Oui bien sûr… 
Un clin d'œil, puis elle marche d'un pas léger en direction de la mer.
- … 
Vous vous levez subitement en l'interpellant.
- Attends, t'étais pas sérieuse ? 
En quelques foulées, vous la rattrapez au bord de l’eau. Le froid de la mer vous ralentit dès la première vague. Claire, elle, avance, l’eau jusqu’aux genoux, puis jusqu’aux hanches, avant de se laisser tomber en arrière.
- Bon tu viens ? 
- Bordel de merde comment t'a fait ça ?! … Elle doit être en négatif là ! 
- Ouuui, au moins ! 
Vous soufflez brièvement trois fois, débranchez votre cerveau et plongez dans l'eau sombre.
Le silence dure. Vous ne remontez pas à la surface.
- Célestin ? 
Tout à coup, Claire est expulsée hors de l’eau dans un grand cri amusé avant d’atterrir dans un immense plouf. Elle émerge en crachant de l’eau.
- Tu perds rien pour attendre petit con ! 
- Alors ? Elle a bon goût ? 
- Pas ouf. On a connu mieux.
Je pensais qu'il y aurait plus de vagues. 
- T’es en Méditerranée, aussi. Mais la prochaine fois, on ira sur la côte basque si tu veux. Ça te calmera un peu. 
- Chaque chose en son temps… 
Vous dessinez tous deux de grands demi-cercles avec vos bras pour vous laisser porter par l'eau. Claire observe tout autour d’elle l’immensité bleue. Vous trouvez belle la manière dont elle regarde la mer et, vous-même, vous retrouvez un peu cette façon de la contempler, comme si vous la découvriez à nouveau.
- Il faudra qu’on prenne une photo de nous deux pour que je l’envoie à Longvic. Il va être vert. 
- Envoie-la-lui lundi, quand il sera plongé dans la paperasse et que Fallot viendra tout juste de lui demander quelque chose. 
- Oh… non…
j'ai trop de cœur pour lui infliger ça. 
Claire relève les jambes et flotte à la surface quelques secondes avant de se laisser avaler par la mer. Elle réapparaît une quinzaine de secondes plus tard.
- Au fait ! J'ai pas oublié que tu m'en dois une pour t'être endormi hier. 
- Encore désolé… 
- C'est bon, tu me connais : la magnanimité incarnée. 
- Finis d’abord ta phrase précédente pour que j’en juge. 
- J'ai eu une idée pour aujourd'hui. J'ai passé un coup de fil ce matin et on m'a dit que c'était bon pour dix-sept heures. 
- Et c'est ? 
- Ah ça, je ne te le dis pas, sinon tu vas refuser. Mais tu vas me suivre aveuglément. Parce que tu m’en dois une ! 
Un immense sourire qui vous inquiète entre deux vagues.
- … J'imagine que je n'ai pas le choix. 
- … 
- Dix-sept heures ? Et c'est où ? 
- Vers le village. C'est tout ce qu'il y a à savoir. 
- Hm… ok, mais moi aussi j'ai eu une idée. C'est en début d'après-midi. On devrait pouvoir faire les deux. 
- Hm… et ça va me plaire ? 
- Je pense que oui… 
.
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- Je commence à penser que j'ai eu une mauvaise idée. 
- Mais très marrante. 
- On peut remonter encore si tu veux. 
- Moi ça va, et toi ? 
- Ça va… ça va… 
Un tonnerre d’applaudissements retentit dans les gradins blancs de la petite arène. Avec une quinzaine d’autres volontaires du public, vous vous tenez bien droits sur le rebord d’une « piscine », un petit bassin peu profond formé par une bâche imperméable bleue au milieu du sable.
Un claquement retentit derrière la grande porte de métal rouge devant vous. Deux personnes soulèvent la grande barre qui en assure la fermeture et se préparent à faire glisser la porte sur le côté. Deux animateurs à l’accent méridional haranguent le public pour préparer l’arrivée de la véritable célébrité de ce qui va bientôt commencer.
Le soleil tape fort, mais est-il responsable de votre transpiration excessive ou est-ce plutôt ce qui bat à tout rompre dans votre poitrine ? En vérité, vous le savez bien : c’est ce qui s’apprête à franchir la grande porte.
Cette porte, aucun des participants ne peut en détacher les yeux.
- Tu penses qu'il fait quelle taille ? 
- Elle, c'est une vachette. 
- Oh ! Un jeu d'enfants alors. 
Vous tournez la tête vers votre voisin de gauche. Vous doutez qu'il ait vraiment dix-huit ans. Les voix des deux animateurs vous rappellent au danger qui vous guette.
- Mesdaaaaaaaames et Messieuuuuuuurs, veuillez accueillir... 
- RRRRROOOOOOOSAAAAAAAAAAAA ! 
La grande porte de métal glisse sur ses rails et dévoile un couloir obscur sous les tribunes. Les deux membres de l’organisation à la porte se hâtent de prendre place dans l’arène : ce sont eux qui seront chargés d’éloigner l’animal si Rosa venait à trop s’en prendre à un candidat.
Vous déglutissez à la vue du couloir sombre. Votre respiration se fait plus courte. Progressivement, le silence s’installe dans l’arène.
Une course lointaine résonne, frappant le sol de plus en plus fort. Elle s’approche à grande vitesse. Le couloir devant vous est toujours vide, mais tous ceux qui se tiennent autour de cette piscine le savent : elle arrive.
Surgissent alors de l’obscurité 215 kilos lancés à toute allure, vêtus d’une robe baie et précédés de deux grandes cornes noires dont les pointes ont été emboulées.
Claire Lantier déglutit enfin.
L’animal galope droit sur les premiers candidats qu’il aperçoit : Claire et vous. Votre coéquipière vous saisit le bras. La vachette fonce, puis, au dernier moment, bifurque pour éviter la piscine. Dans son virage, sa corne accroche la jambe de Lantier et la propulse sur le sable, vous fauchant au passage. Les sabots de l’animal passent à quelques centimètres de vous et vous couvrent le visage de sable.
- OOOOOH noooon nos deux amis policiers sont déjà éliminéééées… 
Vous crachez un peu de poussière et vous redressez. Les jeunes tournent autour de la piscine et, à travers eux, vous devinez l’animal courroucé en train de pourchasser un des organisateurs de l’autre côté de l’arène. Vous en profitez pour aider Claire à se relever. Vous éclatez de rire tous les deux.
- Ça va ? 
- Oui… on a été un peu nuls. 
- Allez, viens m'aider. On doit jouer les rabatteurs maintenant pour faire tomber tout ce petit mo…
ATTENTION ELLE ARRIVE ! 
Claire et vous remontez de justesse sur le rebord étroit de la piscine. Rosa vous frôle en passant, le bout de sa corne vous effleurant presque.
Au milieu des acclamations du public, le micro grésille, amplifiant l’accent méridional d'un des animateurs.
- Attendez, attendez ! J’ai eu une idée pour nos deux amis policiers ! 
- OLALA il a eu une idée ! J'aime quand t'as des idées mon gâté. 
- Je CHANGE un peu les règles
vous deux seulement aurez le droit d’aller chercher la vachette pour l’attirer vers la piscine. J’annule les primes pour les passages dans la piscine, je les fusionne, et celui de vous deux qui fera tomber le plus de jeunes remportera l’INTEGRALITE DE LA SOMME ! 
- Un max de papiers ! 
- Qu’est-ce que vous en dites, le public ? 
Une ovation et des cris entérinent les nouvelles règles. Vous échangez un regard avec votre collègue couverte de poussière. Un air entendu passe entre vous, mais il ne dure pas. Les yeux écarquillés de Claire vous poussent à courir en avant sans réfléchir.
Rosa est sur vos talons.
Vous sprintez de toutes vos forces et sautez par-dessus la rambarde extérieure. L’animal vient frapper le bois de l’épaule, lui assène un coup de sabot, puis se tourne vers le centre de l’arène. On pourrait croire qu’elle cherche Claire.
- OLALALALALALA ! ELLE EST EN GRANDE FORME ! NOS AMIS POLICIERS VONT AVOIR FORT À FAIRE !
J'rappelle les règles : le dernier debout sur le bord de la piscine remporte la prime généreusement offerte par la station de lavage de Laza, à côté du Super U, chez notre ami Ludo !
Emmenez votre voiture sale là-bas, elle gagne dix ans ! 
Claire tourne autour de la piscines et des autres candidats tandis que la vachette trotte à sa recherche.
- Et nos deux amis policiers sont chargés d’attirer notre Rosa des grands jours vers la piscine pour éliminer nos petits jeunes jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un ! 
- On va voir c'que vaut la police dans l’arène ! 
La belle police, justement, arrive à toute vitesse dans votre direction et bondit à son tour par-dessus la rambarde. Vous rattrapez Claire. Deux puissants coups de sabot frappent le bois qui tremble sous l’impact.
- Oh putaing, je sais pas ce que vous lui avez fait mais notre Rosa, elle vous aime pas beaucoup ! 
- Quelle idée d'aller flasher les bovidés aussi. 
Le public hilare réclame votre retour.
- Bon… Maintenant que je nous ai amenés là, y a plus le choix. 
- Visiblement. Que le meilleur gagne. 
- Oh, j'ai déjà ma petite idée du résultat si tu veux tout savoir. 
- C'est ce qu'on verra… 
Quelle sera votre stratégie avec Rosa ?
1) Plus de 72 heures que vous êtes en Camargue, l'esprit des gardians vous imprègne complètement. Vous irez titiller au plus proche la belle vachette pour la guider à pleine vitesse dans la piscine. Le duel antique de l'homme contre l'animal : vous ferez danser Rosa !

2) L'appeler depuis les alentours de la piscine pour l'attirer et plonger dans l'eau pour qu'elle la traverse en sautant par-dessus vous. Précision maximale ! Et comme ça vous ne l'approchez pas trop, normalement...

3) Tous les coups sont permis. Et surtout les coups fourrés envers Claire. S'en prendre à la concurrence en détournant ses tentatives, en la chassant à l'aide de Rosa et autres fourberies : vous lui rendrez la vie impossible.

4) Courir en continue dans l'arène pour attirer son attention et la pousser à faucher les participants à coups de cornes en longeant la piscine.

5) Jouez les appâts ? Et puis quoi encore. C'est vous le chasseur en ces terres. Au lieu de chercher à l'attirer, c'est vous qui courrez après Rosa pour la pousser à fuir dans la piscine.

Note de l'auteur : Chaque année, quelques accidents graves au cours de toro-piscines sont à déplorer.