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10 : Vent turpide
Une immense bourrasque ébouriffe vos cheveux. Le vent vient de changer brusquement de direction : au souffle salé de l’est a succédé le froid du nord. C'est un vent protéiforme qui change de nom à chaque vallée qu’il descend. Il vous est familier, puisque lui aussi vient de la même vallée que vous. Mais ici, c’est en Mistral qu’il souffle, pour ne pas être étranger comme vous.
- On devrait rentrer dans la voiture, la légiste n'est pas encore arrivée. 
Les bottes pleines de boue abandonnées au pied du véhicule, vous refermez les portières. Leur claquement étouffe subitement le sifflement du vent.
- Le temps est en train de tourner. Je crois qu'il va pleuvoir. 
- C'est sombre par là-bas. On va y avoir le droit. 
- Tu sais dans combien de temps la légiste sera là ? 
- Non. En espérant qu’elle soit bien partie. Elle doit encore traverser toute la région. 
- On n’est pas rendus… Dis… t’as fait quoi de la copie du dossier que t’avait filée Audibert ? 
- C’est ce que je t’ai demandé de prendre ce matin en partant. Tu devais le mettre dans le coffre. 
- Ah mais oui ! Bien vu ! 
- Qu'est-ce que tu veux faire ? 
- Quitte à être coincés ici, autant continuer d’en prendre connaissance. On n’est pas limités à une seule action en même temps. Autant rentabiliser l’attente. 
- Dac, mais moi je bouge pas. C'est de pire en pire dehors. 
- J'y crois pas… 
Vous ouvrez votre portière qu'une bourrasque rabat immédiatement.
- Ah quand même. 
Vous vous y reprenez une seconde fois, la poigne plus ferme. Vous parvenez à ouvrir la portière et sortez de la voiture. Les bras croisés contre vous pour plaquer vos vêtements contre votre corps, vous faites péniblement le tour du véhicule jusqu’au coffre. Vous soulevez le hayon et ne trouvez que des gilets et un triangle en errance sur le tapis noir.
Le vent s'infiltre dans vos vêtements. Vous frissonnez.
Lantier perçoit le claquement du hayon, puis, quelques secondes plus tard, vous voit revenir à l’abri de l’habitacle.
- Il est pas dans le coffre. 
- Comment ça ? Je t'ai dit de le prendre ! 
- Oui, bah, c’était la panique ce matin. Visiblement, je l’ai laissé dans notre chambre. 
Claire Lantier laisse retomber sa tête contre le siège dans un grognement.
Dehors, la luminosité baisse toujours plus.
- Laisse tomber la légiste, et j'ai pas envie de faire la route dans les marais en pleine tempête. On va chercher le dossier à l'hôtel et on lit ça au commissariat. Tant pis, on ira la voir lundi. 
À peine avez-vous terminé votre phrase que les premières gouttes s’écrasent sur le pare-brise. Lantier tourne son regard vers l’étang, que l’averse naissante vient troubler.
- Vas-y, roule. Je vais essayer de dormir un peu pendant ce temps. 
Vous mettez le contact, allumez vos phares et entamez votre marche arrière. Au moment où vous disparaissez du champ de vision du capitaine Rastignac, le camion blanc de l’unité médicale judiciaire arrive de l’autre côté.
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Miracle du samedi après-midi, peut-être, mais vous trouvez une place le long de l’hôtel. La météo ne s’est finalement pas montrée aussi capricieuse que vous le craigniez. Du moins, ici. Vous ignorez ce qu’il en est aux Impériaux. Seules quelques gouttes sporadiques humidifient l’air sans alerter les boulistes qui, depuis leurs fenêtres, se rassurent quant à la tenue des parties de ce soir.
- Attends-moi près de la voiture, je monte chercher les documents. 
- C'est ça, la bise à ton hôtesse d'accueil favorite. 
Vous ne relevez pas et quittez la voiture. Le hall d’entrée est vide. Tant mieux. Vous montez les escaliers quatre à quatre jusqu’au couloir de votre chambre. Une fois à l’intérieur, vous fouillez d’abord le petit bureau, inspectez les lits et les étagères, puis finissez par envisager que vous avez peut-être tout oublié au dernier moment dans la salle de bain. Mais rien. Les mains sur les hanches, au milieu de votre chambre, vous balayez la pièce du regard.
- Merde alors… 
La porte de la chambre s’ouvre. Claire Lantier s'avance et laisse tomber plusieurs chemises de documents sur son lit.
- … 
- Il était où ? 
- Sur la banquette arrière, sous les vestes. 
Vous vous pincez l’arête du nez en soupirant.
- Laisse tomber le commissariat. Pour de la lecture, on peut le faire ici. 
Vous concédez l'idée, et vous asseyez sur le lit de votre collègue pour jeter un œil à l'organisation des documents.
Claire, de son côté, retire ses chaussures et son pull, ne gardant que son débardeur blanc, avant de tirer la chaise du bureau pour s’y installer. Elle dépose ses lunettes devant elle.
- Envoie-moi la chemise bleu ciel, s’il te plaît. C’est à peu près par là que je m’étais endormi la dernière fois…
Oh ! Les anis, ils sont où ? 
Vous plongez la main dans votre poche et lancez la petite boîte en métal en direction de votre collègue.
- Si j'ai rien dit pour les dossiers, c'est seulement à cause d'eux, sache-le. 
- … 
- Et parce que je suis trop fatiguée pour me battre. 
- On peut pas dire qu’ils ont chômé. Il y a douze mille feuilles là-dedans… En espérant que ce soit intéressant. Tu as déjà lu quoi ? 
Claire s'étire sur sa chaise, une bille blanche coincée entre les dents.
- Tellement de choses si tu savais mon pauvre, alors que toi tu t'enfilais des coups en bar. 
- Et plus concrètement ? 
Elle désigne la chemise bleue ciel.
- Ça. Les rapports et procès-verbaux des recherches. Enfin, j’ai dû en lire… un tiers. J’ai vu que les PV des parents sont dans la chemise rose, si tu veux. Moi, je vais continuer ce que j’ai commencé et regarder s’il n’y a pas un Diego d’ailleurs là-dedans. 
- Dac, j'attaque les parents. Bonne lecture. 
- Toi aussi. 
Vous vous laissez tomber sur le lit de votre collègue et commencez à parcourir les déclarations de la mère d’Amélie Moreau.
À son bureau, Claire Lantier fait tourner la petite bille de sucre sur sa langue en lisant le premier document :
Le trois avril 2030 à dix-neuf heures quarante-cinq.
Nous, brigadier LEROY Jérôme (matricule 1362477) et brigadier LACALDA Valentina (matricule 1458799), patrouille de gendarmerie affectée à la zone D du plan de recherche mis en place le premier avril par le capitaine Rastignac, revêtus de nos uniformes réglementaires, faisons rapport des faits suivants :
Après avoir quitté la rue des Chats parlants à treize heures douze, où nous avions interrogé sans succès une jeune fille de huit ans habillée en vert, ROYNAS Laura, qui jouait à la marelle dans le parc de cette même rue, nous avons été interpellés par un sans-abri en état d’ébriété, refusant de se présenter autrement que sous le nom de PEPS. L’individu a proféré des insultes à l’encontre de l’ensemble du corps de gendarmerie, faisant preuve d’une vindicativité démonstrative. L’événement peut être considéré comme une altercation. Ce n’est qu’au bout de longues minutes que PEPS a mis un terme à ses troubles à l’ordre public et décidé de regagner sa demeure. Cet événement inattendu explique notre arrivée tardive au point de confirmation 112.
Ayant poursuivi notre mission de surveillance jusqu’à l’heure prévue, nous n’avons à signaler que le passage de M. WILLY, déjà cité dans le rapport du jour précédent, accompagné de quatre femmes qui, selon toute vraisemblance, se rendaient à son domicile pour s’y baigner. La relève a été assurée par le brigadier EYRLYS, le brigadier TASIMIUS et le brigadier-chef POPPY Pauline.
Nous avons repris le circuit de surveillance à l’heure convenue et rejoint le poste de liaison avec la zone C, où les gendarmes en place manquaient à l’appel. Je joins à ce document le rapport relatif à l’incident des cookies du brigadier DIONYGE qui a rendu plusieurs gendarmes non opérationnels.
Nous avons ensuite pris notre poste à seize heures au bord de la zone de la Tour du Valat, où rien n’était à signaler. Le brigadier LACALDA et moi-même avons attendu dans la voiture jusqu’à l’heure de départ prévue par le plan de recherche. Je joins à ce document le rapport d’incident relatif à la perte de ma ceinture dans les marais, afin d’obtenir son remplacement auprès du service de l’équipement.
Nous sommes arrivés à notre gendarmerie d'affectation à dix-neuf heures douze.
Claire Lantier se frotte les yeux.
- J'avais oublié le niveau de la plupart… j'aurais dû te filer cette partie. 
Vous ne répondez rien.
- Bon… PV suivant… 
Le quatre avril 2030 à dix-neuf heures quarante-deux.
Nous, brigadier LEROY Jérome (Matricule 1362477) et brigadier LACALDA…
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La vision de Lantier, d’abord trouble, se précise. Une surface dure et froide presse sa joue. Ses paupières s’écarquillent et elle se redresse subitement sur sa chaise, réalisant qu’elle s’est endormie sur le procès-verbal du cinq avril, rédigé par les deux mêmes passionnants brigadiers. Elle se racle la gorge et relève la feuille devant elle, mais remarque que la luminosité extérieure lui rend la lecture difficile. Lantier tourne le regard vers la fenêtre et découvre que l’après-midi tire à sa fin.
Merde, pourquoi tu m'as laissée dormir, Chancla 
La policière se prépare aux sarcasmes que vous avez dû longuement préparer en attendant son réveil. Lantier inspire, se saisit de la boîte de bonbons et se tourne vers vous.
- Au fait, je t'ai même pas proposé si…
Hm ! 
Étendu sur son lit, le bord d’une feuille encore entre vos doigts, vous dormez à poings fermés.
- Hé bah… on fait une belle équipe tous les deux. 
Claire Lantier soupire et se frotte le visage pour se réveiller avant de se tourner à nouveau vers vous.
Elle se concentre. Métamorphose son expression. Silence.
- OH ! Chancla ! 
Vous vous redressez en panique.
- Hein que quoi ?! 
- Sérieusement ?! Tu crois que c'est le moment de dormir ?! 
- Non mais je dormais pas ! 
- Bien sûr que si, et comme un gros bébé. 
L'esprit encore embrumé, les yeux collés, vous devez capituler.
- Désolé, j'ai eu un moment de faiblesse. 
Claire réussit à ravaler un sourire et à garder son sérieux.
- Merde, c’est déjà cette heure !
Putain, j’ai rien fait, j’en étais encore à l’entretien de la mère…
Je suis vraiment désolé, Claire. 
- C’est bon, ça ira pour cette fois.
Mais je te le rappellerai ! Tu m’en dois une pour m’avoir laissée bosser seule pendant que monsieur faisait sa meilleure sieste. 
- Oui… Je suis vraiment désolé… Toi, t’as pu avancer ? 
- Euh… oui… oui oui…
mais rien de bien intéressant. 
- Dac… mais t'as pas vu que je m'étais endormi tout ce temps ? 
Claire hausse les épaules.
- J'étais absorbée dans les rapports. 
- Hm… vraiment désolé. 
Votre collègue replace la feuille qu’elle tenait dans ses mains parmi les autres et referme la chemise.
- Bon… Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On dirait que Vazquez n’a pas tort. On est bon à pas grand chose là. On devrait prendre un vrai jour de repos puisqu'on en a l'occasion. 
- L’idée se défend, oui. Il est pas trop tard, on pourrait même sauter dans un train et retourner chez nous pour le dimanche. 
- Oui, mais il faut qu’un de nous deux reste ici au cas où il y aurait un imprévu avec l’enquête. Et Audibert risque de rentrer tard de la perquisition. 
- T'as raison. 
- Vas-y, remonte, toi. Moi, je resterai là. 
- Enfin… pourquoi moi plus que toi ? 
- Si je remonte je vais faire quoi ? 
- Hm… dormir… passer voir Longvic j'imagine.
Et peut-être voir un petit copain dont j'ignore encore l'existence. 
- C’est exactement ça. Sauf qu’il y a pas de petit copain et qu’avec Longvic, on parlera d’ici, donc autant y rester. 
- T'as même pas de la famille à aller voir ? On a jamais trop parlé de ça… 
- Personne sera dispo. Et puis, il faut aussi que je m’acclimate au village.
Toi, tu as déjà passé une soirée au bar et je te dois notre super soirée avec Dany. Il faut que moi aussi, je fasse autre chose que des allers-retours entre cette chambre et les marais. 
- Hm… 
Qu'allez-vous faire ?
1) Vous resterez ici avec Lantier. Au programme de demain : emmener Claire découvrir la mer et autres activités. 
2) Rentrer dans votre ville. Il y a pleins de gens qu'il vous plairait de voir… 
3) Rester ici, faire une vraie nuit puis profiter de ce dimanche pour rattraper le dossier de l'affaire une bonne fois pour toute ! C'est Claire qui prendra le train pour rentrer chez vous. 
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- Toi, t'as ta tête de quand tu réfléchis trop. C'est quoi ton plan ? 
- Non… je me disais aussi que finalement je resterais bien aussi ici. 
- C'est pas de la pitié envers moi j'espère ? 
- Non du tout, j'ai vraiment envie de rester. Comme toi pour me familiariser avec les environs, et à deux ça devrait être plus marrant.
Et surtout, je me rappelle t'avoir promis de t'emmener voir la mer. 
Une expression complexe s'empare du visage de votre coéquipière.
- On avait dit ça comme ça, ne te sens pas obligé… 
- Je ne me sens pas du tout obligé. J'ai moi-même envie d'y aller et… je crois que j'ai envie de te voir la découvrir. 
- … 
- Mais si c'est quelque chose que tu veux faire seule, je peux aussi monter dans ce train. 
- Non, c'est bon. Ça me va qu'on y aille ensemble.
Mais c'est juste que beaucoup d'eau. On ne va pas en faire tout un cérémonial. 
- Non bien sûr !
Par contre, demain matin, je veux goûter les huîtres de Dany avant de partir. Avec un verre de vin blanc, là ce sera vraiment le week-end. 
- T'as raison, je suis contente que tu restes finalement. 
- Je ne relèverai pas le "finalement". 
- Dommage. 
- … 
- … 
- Bon,par contre, moi je mange et je vais me coucher. 




