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9 : Un œil qui pleure des larmes salées et douces
Lantier est appuyée contre le flanc droit de la voiture, le regard tourné vers l’étang. De l’autre côté, les mains posées sur le capot et la tête baissée, vous envisagez tous les scénarios.
Il demeurait tant de questions sans réponse sur les habitants du village. Tant de mauvaises impressions que vous auriez aimé pouvoir examiner. Et puis, il y avait la gitane. Il y avait cette zone, les Impériaux, qui faisait le lien entre le Vaccarès et les Saintes-Maries-de-la-Mer.
Et ces quatre derniers mots qu'elle avait prononcés et qui s’étaient imprimés en vous, mêlés à l’odeur de fumée de la gitane emplissant toujours vos poumons.
Lantier garde le silence. Pour elle, la décision est prise, mais elle a besoin de votre appui.
Une gitane qui entend des voix. Barrios va vous tuer.
- C’étaient pas des pêcheurs, les deux types. 
- Alors pourquoi ils étaient là ? Et puis, elle, la jeune… Quelles chances y a-t-il pour que ce soit vraiment sa tante ? C’était quoi, ça ?
À quoi on a assisté ? 
- Je sais pas. 
- … 
- On a un témoin qui prétend que la ch'tite est dans une zone qui n’a pas été vérifiée. On s’en fout si c’est une histoire de vision ou si un démon le lui a dit dans un rêve, on peut demander une fouille de la zone. Elle n’était même pas obligée de nous dire comment elle le savait. Si on avait reçu une simple lettre anonyme, on y aurait envoyé des effectifs. 
- Sauf qu'elle nous l'a dit, Claire, pourquoi elle pensait qu'elle était là-bas. Et on ne pourra pas faire semblant qu'on l'ignorait. 
- Alors qu'est-ce que tu veux faire ? Dis-moi ! 
- … 
Vous fixez à nouveau la carrosserie pour réfléchir.
Autour de vous, le monde n’est qu’une immense plaine humide et mystérieuse sur laquelle se reflète l’image du ciel.
Vous vous redressez. Votre collègue est toujours de dos.
- C'est d'accord. Appelle Audibert pour qu'elle contacte ses supérieurs. 
- Je peux prendre la responsabilité seule si ça tourne mal. C’est mon idée. 
- On est une équipe. On prend les décisions à deux. On réussit à deux, on tombe à deux. 
- … 
- Appelle-la, je conduis. 
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Les premières équipes de gendarmerie avaient commencé à ratisser les berges de l’étang vers quinze heures. De nouveaux effectifs arrivaient régulièrement d’Arles et des Saintes-Maries-de-la-Mer. L’étang et les marais se confondaient sur ces berges discontinues ; les herbes semblaient naître de l’eau pour accompagner quelques arbres en errance au milieu de cette vaste étendue. Les bosquets, les discrets retours de terre et les autres fourrés étaient passés au peigne fin par les gendarmes et quelques habitants de D… La nouvelle s'était vite répandue dans les rues du village. Certains avaient alors sellé leurs chevaux pour apporter leur assistance dans ces terrains difficiles.
Car c’était la merde dans ces eaux saumâtres. Et le soleil se faisait toujours plus bas.
Lantier, le capitaine de gendarmerie et vous-même aviez les bottes enfoncées dans cette émergence de terre qui vous servait de point de référence depuis cinq heures déjà. Les bips et les grésillements des canaux radio ne vous apportaient jusque-là que des confirmations de parcelles fouillées, sans que rien eût été trouvé. Vous vous grattez la tempe en étudiant une fois de plus la carte de la région dépliée sur une table de fortune, elle aussi à moitié enfoncée dans les sols de l’étang.
Lantier observe trois silhouettes de cavaliers qui se détachent au loin sur l’horizon de verre enflammé par le soleil couchant et grandissent à mesure qu’elles se rapprochent. Le bruit des sabots frappant l’eau finit par vous faire relever la tête. L’un des trois cavaliers, Ernest Dumont, s’arrête à votre hauteur.
- Il n'y a plus rien à contrôler sur la bande est, près du Malagroy. Est-ce qu'on remonte plus au nord ? 
- Non, le soleil se couche dans moins d’une heure. Je vais faire rappeler tout le monde. Pour aujourd’hui, c’est fini. 
Ernest ne regarde même pas le gendarme qui vient de lui répondre et semble n’attendre de réponse que de Lantier et de vous.
- Merci Ernest. C'est tout pour aujourd'hui. On va réfléchir ce soir aux zones que l'on fouillera demain. 
- Merci encore pour votre aide. 
- C'est normal…
Allez ! 
Deux claquements de langue, autant de coups de talon dans les flancs de l’animal, et le cheval de Dumont s’élance vers la route de l’ouest, ses deux compagnons dans son sillage, troublant l’image du ciel orangé à la surface de ces eaux stagnantes. Quelques oiseaux s’envolent sur leur passage et strient le disque solaire bouillonnant à l’approche de sa plongée sous l’horizon de vos espoirs.
Vous faites quelques pas pénibles jusqu’à Lantier et venez, vous aussi, observer depuis votre bout de terre le ciel mourir au-dessus des eaux.
Le crépuscule incendiaire emportait lentement avec lui le monde.
- Chez nous, les côtes cachent des vallées, les vallées des villes qui cachent elles-mêmes des côtes. Et pourtant, là-bas, je vois tout en un seul regard. Ici… on a l’impression de pouvoir voir jusqu’au bout du monde… et pourtant, je ne vois rien. 
Vous gardez tous les deux le silence. 
- Je crois que je vais avoir besoin d'un verre ce soir. 
- Allez, viens… 
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Combien de temps peut-on oublier les conséquences à venir nos errements ? Combien de temps peut-on faire semblant ?
Sous la lumière chaude du comptoir, Dany remplit à nouveau vos deux verres de liqueur camarguaise.
Sur la terrasse, un couple discute dans l’ombre de l’un des platanes. À l’intérieur, il n’y a plus que vous trois depuis longtemps. Vous, vos souvenirs et le rire explosif du barman.
- Hé donc… comment vous êtes-vous connus, la première fois ? 
- Oh, longue histoire ! 
- Pas du tout. Chancla pensait que je me droguais. 
- Quoi ?! 
- Non, elle abuse… 
- La brigade où il était major enquêtait sur un cadavre retrouvé au port. Sauf que le mec était mouillé dans du trafic de drogue et que c’était pour ça qu’il avait été descendu. Et c’est là que moi, j’entre en piste. 
- Que tu entres en piste ? 
- Oui, les pas de danse en moins.
Moi, j’étais aux stups et je sortais d’une mission d’infiltration dans le fameux réseau où trempait le mec. Donc j’ai été rattachée à leur équipe pour l’enquête. J’ai tapé dans l’œil de sa capitaine et, comme son lieutenant de l’époque s’apprêtait à partir à la retraite, elle m’a demandé si j'étais intéressée à l'idée de rejoindre la Crim'. 
- Mais du coup, c'est quoi cette histoire que tu te droguais ? 
-Après une infiltration, on a des dépistages pendant une période plus ou moins longue pour vérifier qu’on n’essaye pas de cacher qu’on a pris de mauvaises habitudes pendant l’opération. Durant notre enquête commune, deux fois, un mec est venu me demander mon devoir de pipi dans un gobelet.
Chancla a cru à l'époque que c'était parce que j'étais une tox'. 
Un rire à en effrayer les oiseaux. C’est que lui aussi avait un verre de liqueur. C’est que la nuit était avancée.
C’est que le couple était parti et que, désormais, il n’y avait plus que vous trois d’éveillés dans le village, à parler de vous pour ne pas parler de ce qui vous aurait empêchés de trouver le sommeil si vous aviez essayé.
Dany, lui, l’avait bien compris. Cela lui faisait plaisir d’être cette forme de soutien qui ne se dit pas et dont on peut avoir besoin un soir, dans un bar, quand on sent que notre vie nous échappe. Quand celle-ci a pris son chemin et qu’on se demande si nous, nous n’en avions pas pris un autre. Il est comme ça, Dany, quand il ne parle pas de taureaux.
- Aux amours ? 
- Aux amours !

Les trois verres à liqueur s'entrechoquent.
- En parlant de ça Dany, t'es marié n'est-ce pas ? J'ai vu ton alliance. 
- Oui, à la plus merveilleuse des femmes !
Un peu trop même, elle me passe trop de choses. Enfin, c’est ce que je me dis, puis je vois les mégères que certains ont à la maison alors je lui achète sa pâtisserie préférée et je rentre en l’embrassant, en me rappelant que je suis un con de vouloir qu’elle ne soit pas elle. 
- C'est mignon. 
- Et vous deux ? Vous avez quelqu'un qui vous attend dans le nord ? 
- Oulah… 
- T'en as de bonnes, toi… 
- Je dois reconnaître que quand j’ai appris qu’on était mutés, je me suis dit que peut-être changer d’endroit ouvrirait d’autres possibilités.
Puis j’ai vu la taille du village et l'âge moyen. 
- Ah, ça… Vous avez pas tiré le gros lot dans le coin. Il faut le reconnaître. Surtout si vous passez vos journées dans les marais…
Mais c’est quand même pas mort à ce point-là de votre côté ? 
- Ça fait quoi ? Un peu plus de deux ans qu’on se connaît ? 
- À peu près. 
- De ton côté, j’ai dû entendre vite fait une histoire au début avec un type de ton ancien service. Sinon, elle les fait fuir. 
- Pour ma défense, la seule fois où on a rencontré un vrai beau gosse dans le cadre du boulot, Chancla le mettait en taule moins de vingt-quatre heures après. 
- Il a voulu me tirer dessus, tu t'en souviens ? 
- Je l'en aurais empêché, je le tenais en joue. 
- C'est marrant, c'est pas tout à fait ce dont je me souviens. 
- Ah oui ? Marrant…
Enfin bon, il dit ça de moi, mais lui, c’est pas mieux. En plus de deux ans, tu as eu quoi ? Ta serveuse en terrasse. 
- Elle était barman. 
- C’est ce que j’ai dit.
Une autre avec qui vous avez joué un peu avant que tu files à l’anglaise une fois de plus, et enfin le GAO, avec qui tu as encore voulu faire ta spéciale avant que ça dérape. 
- Sa spéciale ? 
- Comment ça "ma spéciale" ? 
- Merde, j'ai trop bu. 
- Non non non, va au bout de ta pensée. 
- Non c'est bon, je te connais, après tu vas faire la gueule. 
- T'en as trop dit. 
- Il a raison. Accouche, Lantier. 
Claire fait tourner son verre vide au bout de son doigt, le regard rendu brillant par l'alcool.
- … Tu fais exprès de t’intéresser à des filles avec qui tu sais qu’il n’y a aucun avenir. Tu les choisis comme ça. Et Nina, tu as pris peur quand tu t’es rendu compte que tu t’étais peut-être trompé et que, peut-être, elle te plaisait un peu plus que les autres. Alors t’es parti. Et sans vraiment t’expliquer avec elle, selon toute vraisemblance. 
- … Tu crois vraiment ce que tu dis ? 
- Moi je crois rien, lieutenant, je déduis. 
- … 
- Euh… c'est qui "le GAO" ? 
- La capitaine référente de notre département pour le RAID. C’est avec elle qu’on doit travailler et c’est avec elle que Chancla a simplement fait le mort du jour au lendemain. 
- Aïe. 
- Ouaip, aïe. Je te dis pas l'ambiance depuis, quand les deux sont dans la même pièce…
Oh ! Et tu sais qu'elle a déjà torturé des types ? 
- Arrête, Claire. 
- Voilà, tu fais la gueule, je l'avais dit. 
- Normal, tu tires des conclusions complètement absurdes à mon propos et tu racontes n'importe quoi ! 
- Hep, hep, hep ! Vous énervez pas et reprenez un verre.
Vous m’avez tout l’air d’être un bon duo, ce serait dommage que ça ne continue pas. 
Un silence subite. Des visages gris. Le sourire de Dany qui lentement s'égrène sans comprendre.
Car en vérité, vous ne pouviez oublier. Car en vérité, vous ne pouviez pas faire semblant.
- Ouais… ça tu l'as dit, Dany… 
- … 
Claire perd son regard dans le verre vide qu’elle fait danser entre le bois du comptoir et son doigt. Dany réalise à votre expression que venait d’être mis sur la table ce qui avait été consciencieusement évité toute la soirée.
Le silence s'étire. Le verre a cessé de danser. Claire soupire en s'écartant du comptoir, le visage fermé.
- On devrait aller se coucher. On a un étang à fouiller. 
- … 
- Merci pour la soirée, Dany. 
Votre collègue descend de sa chaise, tire de sa poche quelques billets qu'elle dépose sur le comptoir, puis quitte le bar. Le claquement de la porte résonne dans le silence.
Assis de biais, vous vous apprêtez, vous aussi, à vous lever. Mais quelque chose en vous craint encore de devoir trouver le sommeil.
- Dany, t'as le temps pour un dernier verre ? 
Dany ne répond pas. Il place seulement des verres entre vous deux.
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Vous expirez bruyamment en cherchant la clef de votre chambre dans votre poche. Votre esprit ne s’est pas évaporé, mais les lumières dansent comme une moquerie autour de vous. Vous ne leur en tenez pas rigueur et prenez même leurs persiflages avec humour. Un sourire un peu niais se dessine sur votre visage lorsque vous réussissez à faire entrer la clef dans la serrure. Le claquement du pêne résonne dans l’air. Vous abaissez la poignée. Une lumière filtre depuis l’intérieur de la chambre. Vos sourcils se froncent d'étonnement.
Vous refermez la porte derrière vous, faites quelques pas malhabiles dans l’entrée, puis laissez retomber votre épaule contre la cloison de la salle de bains.
Claire est assise sur son lit, dos à vous.
- T'es… Tu dors pas ? 
Silence.
- Si tu m’as attendu parce que tu t’inquiétais que je rentre bien, j’ai pas fini de te le ressortir, je te préviens ! 
Claire se frotte le nez, puis se tourne vers vous. Ses yeux encore un peu rouges effacent le sourire que vous arboriez depuis le couloir. En une fraction de seconde. Un immense poids vous tombe sur l’estomac.
- Merde… qu'est-ce qu'il y a ? 
- … 
- … 
- J’ai ouvert mes mails. Le capitaine de gendarmerie Rastignac a fait un rapport à ses supérieurs.
Il remet en cause la pertinence des recherches dans les Impériaux. Il prétend que les trois quarts ont déjà été ratissés - ce qui est complètement faux - et que nous perdons notre temps, d’autant que nous n’avons toujours pas justifié notre décision. 
- … 
- Les recherches de demain commenceront à 6 h 30, mais ne se feront qu’avec la moitié des effectifs. Si, à midi, nous n’avons toujours pas fourni nos justifications, ils suspendent les recherches. 
- … 
Un nouveau poids. Dans la poitrine, celui-là.
- Pourquoi tu ne m'as pas dit d'aller me faire foutre ? 
- Arrête… 
- Chancla, on n'avait pas le droit de déconner et moi… 
- Nous ! Je t’interdis de penser que tu es seule responsable de nos décisions.
Déjà… parce que moi aussi, je décide.
Et puis surtout, si je t’ai dit oui, c’est parce que je pensais que tu avais raison. Et je le pense encore. 
Claire vous fixe sans rien dire. L'assurance, et surtout la fermeté dont elle aimait se parer, avaient déserté son visage et cette chambre. Pour une fois, Claire Lantier semblait ne plus savoir quoi faire.
- C’est la gendarmerie. Il a fait ça parce que ça lui cassait les couilles que deux flics remuent une affaire qu’ils avaient condamnée. Il suffit qu’on trouve une justification, même bancale. Une source anonyme, je sais pas. Ils chercheront pas plus loin et voudront clôturer l’affaire. 
- Et ensuite, on aura les mains liées et on ne pourra plus rien demander. Et tu sais comme moi qui ne gobera jamais notre justification de merde. 
- Je sais. 
- … 
- … 
Claire Lantier pose son regard sur le mur devant elle.
- J’espérais que cette affaire serait un peu complexe, qu’elle aurait un détail un peu inhabituel, mais qu’on retrouverait la ch’tite. Elle aurait été notre billet pour rentrer chez nous…
On n’a jamais été aussi loin de rentrer. Du moins, pas de la manière dont je l’espérais. 
Un soupir. Vous traversez la chambre et venez vous asseoir à côté de votre coéquipière, les mains jointes sur les cuisses, pour poser, vous aussi, votre regard sur le mur crème.
Mais vous tournez la tête vers elle, juste un peu.
- Qu’avez-vous fait du taurillon qui me sert de collègue le reste de l’année ?
Depuis quand il lâche avant que tout soit officiellement fini ? D’habitude, il est même plutôt du genre à s’entêter, même après le coup de sifflet final. 
Un sourire de Claire, et un coup d'épaule.
- Je crois que la liqueur de Camargue et tout un tas d’autres trucs l’ont fait disparaître pour ce soir. 
- C’est dommage. Car c’est lui qui m’a appris à perdre avec panache. Que le pire, c’était de baisser les armes avant d’être certains d’avoir été mis à terre. 
- Ça y ressemble quand même pas mal. 
- Et alors ? On n’y est pas encore. Je me présenterai pas demain dans ces marais avec une tête de condamné. On trouvera une excuse, on tiendra. Parce qu’on est deux immenses têtes de mule. 
- Trop tard, t’as dit que j’étais un taurillon. Y a que toi qui es une mule. 
- Je te retrouve déjà un peu plus. Bourrée, mais c'est toi. 
- Ça va… c'est juste un peu…
Pff laisse tomber. 
- … À quelle heure doit-on y être demain ? 
- C’est Audibert qui fera le démarrage. Nous, on prend la relève à 9 h 30. 
- Chouette, ça nous laisse, allez… quatre heures de sommeil. 
- Ça va être affreux. Me laisse pas seule avec Rastignac, sinon je te jure qu’on va vraiment retrouver un corps dans les marais. 
- Dac, j'y veillerai… au lit maintenant, lieutenant. 
- Me donne pas d'ordres, lieutenant. 
Vous vous levez, et, d'un geste qui ne se connaissait pas entre vous, déposez un baiser sur la tête de votre coéquipière avant de vous éloigner.
Lorsque la lumière s'éteindra et que vous chercherez le sommeil, vous entendrez dans le lit voisin votre collègue remonter ses jambes contre sa poitrine, pelotonnée comme un petit animal dans la literie.
Vous fermerez les yeux et vous endormirez, le poids dans votre poitrine pour oreiller.
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C’est une brûlure cuisante qui vous réveille, l’impact d’une grande gifle qui vous arrache aux profondeurs de votre sommeil.
Les yeux grands ouverts, paniqué, vous découvrez le lieutenant Claire Lantier penchée au-dessus de vous, la main encore en l’air.
-
Mais t'es compl… ! 
Un doigt sur ses lèvres pour couper court à vos protestations, elle tient votre téléphone contre son oreille.
- C'est bon, il vient de se réveiller, je vous mets en haut parleur. 
La voix haletante du brigadier-chef s’échappe du mobile que Claire tient entre vous deux.
- Bonjour… Lieutenant. Je m'excuse de v… ous réveiller mais ils ont trouvé quelque chose. 
Tout en massant votre joue, vous vous redressez et attrapez le téléphone.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'ils ont trouvé ? 
- Je l'ignore encore… ils ont prévenu à la radio… je m'y rends mais c'est… 
Les remous de l'eau vous parviennent à travers le téléphone.
- Compliqué. 
Lantier se tient au bout du lit, les mains croisées derrière la tête, espérant.
- C'est par où ?... Ok…
excusez-moi lieutenant, j'y arrive. 
- Allez-y Audibert, pas de problème. 
Votre cœur bat plus fort dans votre poitrine. Claire ne quitte pas sa position d'attente.
- Ok, je vois… il y a des gens… excusez-moi… j'y suis et… merde alors. 
- Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que vous voyez ? Audibert ? C’est Amélie ? 
- Je… je sais pas, lieutenant. Mais vous devriez venir tout de suite. 
Claire serre fortement les poings et ferme les yeux pour extérioriser sa joie libératrice. Des mots sur ses lèvres muettes s'échappent.
- On arrive tout de suite. Ne touchez à rien, et ne laissez pas les gendarmes approcher. 
Vous raccrochez.
- C'est horrible mais je suis beaucoup trop heureuse. 
- Habille-toi. Tu exulteras dans la voiture. 
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Une heure plus tard, Lantier et vous remontez péniblement les berges de terre des Impérieux, dépassant les effectifs stationnés sur place, tous engagés dans de grandes conversations. Vous reconnaissez au loin la tenue bleue de policière d’Audibert, qui vous attend avec deux gendarmes.
Vous accélérez le pas et devancez Lantier.
Le tronc d’un arbre mort se dresse au milieu de fourrés épais. Sur la berge, vous remarquez quelques branchages écartés pour dégager une ouverture sur quelque chose qu’il vous est encore impossible d’apercevoir.
Vous accélérez encore. L’eau s’infiltre dans vos bottes. Enfin, vous arrivez à la hauteur d’Audibert et des gendarmes. Leurs visages sont sans expression.
D’un simple regard, la policière vous désigne les fourrés. Vous montez sur le banc de terre et écartez une branche épaisse.
- Putain de merde… 
Derrière vous, les pas de Lantier s’enfoncent dans la terre meuble. Elle retire les dernières bagues de sa main tatouée, déjà tournée vers les gants qu’elle s’apprête à enfiler. Elle rejoint le petit groupe, puis se dirige vers vous.
- Alors, qu'est-ce que c'est ? 
Vous vous retournez vers elle.
- Notre billet pour rentrer chez nous. 
Elle vous adresse un regard incrédule, puis fait un pas de plus.
- Mon Dieu… 
Une adolescente. Ou ce qu'il en reste.
La décomposition a noirci la chair, que l'eau saumâtre a déformée au fil du temps. Les vêtements tiennent encore au corps, reconnaissables malgré leur état. Les jambes sont repliées contre le torse, comme si la jeune fille avait été placée là pour tenir dans cet espace trop étroit. Un tressage complexe de branches, comme une coupe, l'entoure sans tout à fait la recouvrir.
Vous cherchez son visage. Vous essayez d'y retrouver quelque chose, un trait, une forme qui vous permettrait de mettre un nom sur ce que vous avez sous les yeux.
Rien.
L'état du corps ne vous permet pas de reconnaître la jeune Moreau.
- Qu'est-ce que c'est que ce truc… on dirait… 
- Un grand nid. 
Le silence retombe.
Vous regardez de nouveau les branches, leur disposition, leur entrelacement. Ce n'est pas un amas de bois apporté par le vent. Quelqu'un a pris le temps de les assembler.
- C'est elle ? 
- Je sais pas… Audibert ? 
La policière s'approche à son tour. Son regard revient malgré elle vers le corps, puis s'en détourne aussitôt. Elle accroche votre visage avec difficulté.
- Vous ou quelqu'un d'autre a reconnu Amélie Moreau ? 
Les yeux bleus du brigadier-chef glissent vers le nid. Elle secoue lentement la tête.
- Non, personne. Elle est trop… 
Sa voix s'éteint. Son visage est livide ; ses yeux ne parviennent pas à se fixer sur un point précis.
- Audibert… on a oublié l'appareil photo dans la voiture. Vous pourriez aller nous le chercher s'il vous plaît ? 
- Hm… oui… j'y vais. 
Elle s'éloigne d'un pas mal assuré. Vous la suivez des yeux jusqu'à ce qu'elle s'arrête, quelques mètres plus loin, les mains appuyées sur les genoux.
Vous reportez votre attention sur le corps.
- Quelqu'un a contrôlé ses poches ? 
Les deux gendarmes vous assurent que personne n'a touché à quoi que ce soit, conformément à vos consignes.
Lantier s'agenouille avec précaution dans les broussailles. Ses mains gantées fouillent les poches du cardigan en laine élimé, puis celles du jean.
- Rien. Mais la mise en scène empêche de penser à un vol. 
- Sans blague. 
Elle ne relève pas. Son regard s'attarde sur le cou de l'adolescente.
- Elle a un collier. On pourra demander à la mère de l’identifier pour ne pas avoir besoin d’attendre le rapport du légiste. 
Vous contemplez une dernière fois le tressage de branches.
Un nid.
Vous vous demandez qui a pu prendre la peine de construire pareille chose. Et surtout pourquoi.
- …D'ailleurs, vous savez quand il arrive, le légiste ? Il a été appelé ? 
Les deux gendarmes haussent les épaules.
- Comment va Audibert ? 
- Elle… Elle a besoin d’un peu de temps.
Tu arrives à te faire une idée de la cause de la mort ? 
- Non, tout est… 
- Je vais commencer les photos avec mon portable. Vous deux, faites venir le matériel nécessaire au relevé des indices.
Et apportez les bacs pour qu’on puisse les transporter dans ces marais. 
Les deux gendarmes s'exécutent et s'éloignent.
Un dernier regard sur les Impériaux. Le gant de latex claque contre votre poignet.
Une fois votre examen de la scène terminé, vous laissez les lieux au médecin légiste, qui est en chemin depuis Arles, puis retrouvez le capitaine Rastignac près des voitures garées sur un chemin plus en amont. Celui-ci vient d’arriver et vous accueille de son regard ferme.
- On m'a dit qu'elle avait été retrouvée. 
- L'identité n'a pas été confirmée, mais la corpulence et les cheveux correspondent. 
- On m'a aussi dit qu'elle avait été placée dans un "nid" ? 
- Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. L'enquête se chargera de définir ce qu'il y a là-bas. 
- Justement, à ce propos, la gendarmerie va récupérer l'affaire. Elle est sur notre zone géographique d'intervention. 
- C'est une blague ? 
- Jamais au travail, lieutenant. Je vais faire la demande de transfert. La police n'est pas habilitée, vous manquez par conséquent de moyen et vous n'êtes même pas d'ici. 
- Hm ! Et vous pensez qu'on va vous laisser faire ?! C'est la fin de matinée, il s'agirait de vous réveiller capitaine. C'est notre enquête. Nous avons trouvé le corps. 
- Ce sont mes hommes qui l'ont trouvé ! Et surveillez votre manière de parler, lieutenant Chancla. 
- Espèce de… 
Une portière claque et sauve Lantier.
Vous vous retournez. Un homme de petite taille, chauve, s’éloigne d’une Volkswagen noire. Il se dirige vers vous, vêtu d’un élégant et long manteau de laine marron clair et chaussé de bottes de pêche. L'ensemble était singulier.
- Capitaine. 
Il serre la main du gendarme, puis vous la tend.
- Enchanté, je suis Philippe Vazquez, le juge en charge de l’affaire Amélie Moreau. Vous êtes les deux lieutenants de police, c’est ça ? 
- C'est exact. Enchanté. Chancla, et voici ma collègue Claire Lantier. 
- Enchanté… Beau travail. Cela fait quoi, quarante-huit heures que vous êtes là ? Vous ne perdez pas de temps. 
Vous adressez un sourire au capitaine de gendarmerie. Celui-ci reste imperturbable.
- Nous étions justement en train de convenir que la gendarmerie allait récupérer l'affaire suite à cette découverte. 
- Hm… pourquoi faire ? 
- Je vous demande pardon ? 
- Ce ne serait pas très malin, si vous voulez mon avis.
La gendarmerie n’avait pas beaucoup avancé quand on m’a poussé à transférer la charge du dossier au commissariat local. Et voilà qu’on nous envoie deux agents de la police criminelle qui retrouvent le corps au bout du troisième jour. Ce serait un risque pour l’image de la gendarmerie si elle venait à reprendre l’affaire et que cette dernière patinait à nouveau, vous ne croyez pas ? 
- … 
- …

- Et puis, nous avons visiblement la chance d’avoir deux bons éléments déjà sur l’affaire. Pourquoi nous en priver ? 
- Je comprends votre avis monsieur le juge, mais sachez que j'en ferai la demande. 
- Je crois que vous n’avez pas compris, capitaine Rastignac. À la fin, c’est moi qui signe le transfert. Et ce que je vous propose, c’est de ne pas faire une demande que je débouterai quoi qu’il arrive. 
- … 
- J'espère m'être bien fait comprendre. 
- Très bien, monsieur le juge. Je laisse mes hommes sur place jusqu’à l’enlèvement du corps, puis nous n’aurons plus rien à voir avec cette affaire. Qu'il en soit ainsi. 
- Parfait ! J'aime que nous soyons sur la même longueur d'onde. 
- Excusez-moi. 
Le capitaine de gendarmerie s’éloigne, ravalant son ressentiment, pour transmettre ses ordres. Le juge se tourne vers vous en plongeant les mains dans son grand manteau. Le vent d’est s’est levé.
- Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas ? 
- Non. Mais vous le savez déjà. 
- Je me suis effectivement renseigné sur vous en venant. De bons états de service dans l’ensemble, même si, convenons-en tout de suite, je ne chercherai pas à savoir pourquoi vous avez été envoyés ici. Tant que vous faites bien votre boulot, vous m’aurez de votre côté.
D’ailleurs, tenez… Ma carte. Appelez-moi directement pour les mandats, les ordonnances ou tout ce dont vous aurez besoin. 
- Merci, nous en prenons note. 
- Sympas les lunettes ! 
- Merci. 
Le juge jette un œil au ciel comme pour y lire quelque chose, puis revient à vous.
- On est samedi, c'est bien ça ? 
- Tout à fait. 
- Bien, vous avez des mines affreuses tous les deux. La légiste ne vous appellera pas avant lundi midi. Prenez un vrai dimanche de repos. Les jours qui viennent pourraient être longs et j’ai besoin de vous au mieux de votre forme.
Elle a besoin de vous au mieux de votre forme. 
- Ne vous inquiétez pas, on va très bien monsieur le juge. Juste une nuit un peu courte avec les recherches. 
- Tout comme à l’autre imbécile, ce n’était pas une recommandation. Faites-le. Découvrez la région, dormez, faites ce que vous voulez, mais, à la fin de cette journée, ne revenez sur l’affaire que lundi. D’accord ? 
- D'accord. 
- Parfait. Où est le corps ? 
- Par là-bas. 
Le juge vous tapote l’épaule de la paume de sa main avant de descendre dans l’eau du marais en direction de l’endroit que vous lui avez indiqué.
Lantier vient se placer à vos côtés tandis que vous regardez le petit juge énergique s’éloigner, troublant de son pas déterminé la surface miroitante du marais.
- Je l'aime bien celui-là. 
- Bien sûr, il a complimenté tes lunettes. 
-... Dis... j'ai une question Chancla. On l'a certainement trouvée, mais est-ce qu'on a fait ces recherches pour les bonnes raisons ? 
Vous marquez une pause pour réfléchir.
- …Soit comme ton nouvel ami le juge, concentre-toi sur les résultats. 
- Hm… 
Que ferez-vous cette après-midi ?
1) Rester pour profiter des premières conclusions in situ de la légiste. 
2) Vous rendre au commissariat pour enfin lire le dossier de l'enquête effectuée avant votre arrivée. 
3) Retourner à la cabane où vous avez rencontré la gitane. 
4) Faire retrouver et embarquer les personnes présentent à la cabane de la gitane. Ils vont devoir s'expliquer au poste. 
5) Annoncer vous-même aux parents la mort de leur fille. (Une nouvelle perquisition aura lieu à leur domicile. Sandra Audibert s'en chargera si vous êtes absents). 
6) Le juge a raison : vous êtes crevés. Rentrer à l'hôtel pour organiser une vraie pause jusqu'à lundi. Pourquoi pas même remonter à la ville de M... 