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5 : La Route du Soleil, partie 1
Matin frais de mai. Le soleil de bronze se laisse apercevoir entre les bâtiments tandis qu'il recolore patiemment le ciel. Vous faites descendre à votre valise les trois marches qui précèdent la porte de votre bâtiment et remontez la rue où travailleurs et matinaux se croisent. Arrivé à l'entrée du parking où vous aviez vos habitudes, après avoir dépassé les albizias, vous vous arrêtez net.
- Hm ! 
Un simple sourire.
Vous reprenez votre marche en avant en direction de votre voiture. Une pression sur vos clefs, les clignotants s'allument. Vous ouvrez votre coffre, y déposez vos affaires avant de rabattre le hayon dans un claquement caractéristique. Un raclement de gorge, vous faites quelques pas puis prenez appui sur votre voiture pour dévisager la jeune femme au blouson de cuir assise en tailleur sur le toit de votre voiture.
- Tu sais que tu vas me faire des rayures avec tes grosses chaussures ? 
- Impossible, je suis trop agile pour ça. 
- Je peux savoir ce que tu fais ici de beau matin ? 
- Je passais par là. 
- Naturellement. 
- Et en passant, j'ai vu ta voiture. 
- Donc tu t'es dit que tu allais monter dessus. 
- Non, je me suis dit que j'avais envie de voir mon meilleur ami. Alors seulement là j'ai eu l'idée de t'attendre sur ta voiture.
Je voulais pas qu'on se loupe, tu comprends ? 
- Oh, c'est nouveau ça… et cette condition de meilleur ami, j'ai un droit de regard dessus ? 
- Hm… non. C'est une décision unilatérale. T'en fait ce que t'en veux. 
Vous vous mordez la lèvre d'amusement. Le pétillement espiègle des yeux de Kaya ne vous quitte pas.
- Ton retour en ville se passe bien ? 
- Oui, plutôt. J'ai même un appartement. Faudra penser à faire une crémaillère pour arroser ça. 
- Tu loues ? T'as un boulot ? 
- C'est un peu la première condition pour la location, monsieur l'enquêteur. 
- Tu… je veux dire… comme avant tu… 
- Hm ? 
- Enfin, tu vois. 
- Non, je vois pas. 
- Tu m'as très bien compris. 
- Oui, mais c'est marrant de te voir bégayer. 
- … 
- Non, je ne « masse » plus des gens, pour t'éviter des mots qui te rendraient tout rouge, genre escort. Pute. 
- J'ai compris. 
- Femme de joie est un de mes préférés. 
- J'ai compris, je t'ai dit. 
- Oh, excuse-moi. 
- Et donc, tu travailles dans quoi ? 
- Je suis serveuse dans un des bars de la place de la cathédrale. Faudra que tu passes à l'occasion. Quand tu reviendras. 
- Hm… oui, il faudra. 
- Tu pars pour longtemps ? 
- Aucune idée. C'est une mutation temporaire. 
- T'as fait une grosse bêtise ? 
- Plutôt une succession de petites. Assez pour me mettre à l'écart quelque temps, le temps de savoir si je ne dois pas être envoyé ailleurs… définitivement. 
Le bleu des derniers ciels d'hiver qui entourait sa pupille se grise un peu, comme un retour de l'arrière-saison. Un ton déclamatoire assuré tente d'en chasser les nuages.
- Ça se fera pas. Tu reviendras.
Tu prends toujours des chemins alambiqués, mais tu reviens toujours. On se ressemble là-dessus. Sur beaucoup de choses, en fait. 
- Moi, je monte pas sur les voitures des gens. 
- Ça, c'est parce que je t'ai pas encore proposé de le faire. 
Vous jetez un coup d'œil à l'heure sur votre téléphone.
- Je suis désolé, Kaya, mais je vais devoir te chasser de ton perchoir si tu ne veux pas faire du 80 km/h sur les départementales. 
- C'est à 50 tout du long jusqu'à la gare, qu'est-ce que tu racontes ? 
- Comment tu sais que je prends le train ? 
Kaya hausse les épaules et sourit, comme si cela expliquait tout. Il y a longtemps que vous aviez renoncé à tout comprendre avec elle.
- Allez descends, je vais être en retard. 
Des bruits sourds de carrosserie vous font serrer la mâchoire, puis l'impact de deux grosses semelles sur le bitume annonce une discrète odeur de pomme qui flotte jusqu'à vos narines.
- Traîne pas trop pour revenir, qu'on ait le temps de se voir. 
- Il y a au moins une personne dans cette ville qui est certaine que je reviendrai. 
- Bien sûr… 
sourit-elle.
- C'est écrit dans un grand livre. 
Un baiser sur votre joue, puis Kaya s'éloigne les mains dans les poches de sa veste. Un dernier regard espiègle en arrière, avant qu'elle ne dépasse les albizias et disparaisse.
Vous restez quelques secondes à regarder les arbres au pied desquels la jeune femme n'est plus, puis ouvrez votre portière.
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Dans le sens inverse à l'avancée souple du train méridional, vous observez fuir le paysage à travers la vitre. De discrètes secousses, devenues imperceptibles, balancent vos épaules sans déranger votre regard.
- C'est loin la mer depuis Arles ? 
- Je sais pas. Je suis passé dans les coins quand j'étais jeune avec ma famille, mais je ne m'en souviens plus.
Pourquoi ? Tu réfléchis déjà à t'organiser des virées plages ? 
- Non, c'est pas ça… c'est juste que…
j'ai jamais vu la mer, ou l'océan. 
- Vraiment ? 
- Chaque fois que je le dis on me prend pour un alien. 
- Bah, c'est que c'est pas courant à ton âge. 
Derrière ses lunettes, les sourcils de Lantier se froncent et ses yeux se perdent sur le reste du train. Vous reconnaissez là les signes de la contrariété chez votre collègue et abandonnez cet air enjoué, un brin moqueur, que vous arboriez en premier lieu.
- T'as pris un maillot de bain ? On pourra y aller à l'occasion si tu veux. Si ça te va d'y aller avec moi. 
- … Pourquoi pas.
Mais il y a beaucoup de vagues ? 
Vous souriez face à cette question simple.
- Ça dépend… enfin, non, il y en aura pas quand on ira. 
- Me parle pas comme à une enfant. 
- Je te parle pas comme…
laisse tomber. Tu comprendras quand on ira. 
- Hm… sinon, t'as reparlé au GAO ? 
- Justement, je pensais lui envoyer un message pour m'excuser. Je réfléchissais à ce que j'allais mettre dedans. 
Les lèvres de votre collègue s'étirent de façons disproportionnées.
- Même pas en rêve. 
- "Hier soir, seul dans mon lit, j'ai repensé à nos nuits torrides au cours desquelles tu m'as…" 
- Arrête. 
- "Ta manière de me regarder avec colère dans cet escalier, ce feu dans tes yeux m'a fait réaliser que le même incendiait mon cœur." 
- T'es une gamine quand tu t'y mets. 
- "Ton pantalon d'inter' moulant là…" 
- Les gens nous regardent. 
- C'est parce qu'ils voient l'amour passer. 
- Hm… 
Vous prenez votre téléphone et retrouvez votre conversation abandonnée avec le capitaine. Vous vous grattez la tempe, hésitez encore, soupirez, puis écrivez enfin :
Salut, je voulais m'excuser pour mon comportement durant l'examen. Il n'était pas respectueux de ton grade, mais surtout de toi. Je tiens vraiment à m'excuser.
Vos doigts se suspendent au-dessus du clavier avant de tapoter à nouveau.
Je crois que nous devrions parler à l'occasion autour d'un verre, si tu es d'accord.
Vous pressez « envoyer » et rangez votre téléphone. Votre regard croise celui de Claire.
- Je me suis excusé. 
Un sourire en biais, puis Lantier et vous tournez vos visages vers l'extérieur.
- On arrive. 
À la descente du train, l'air extérieur chaud contraste avec la climatisation des wagons. Tous deux au centre du quai, les voyageurs vous encerclent de leurs marches, passant et disparaissant. Vous seuls, isolés, restez immobiles dans cette marée allant et se retirant.
Jusqu'à ce que vous remarquiez une autre personne immobile à une vingtaine de mètres plus loin.
Un coup de coude à votre collègue.
- Lantier, regarde. 
- Hm ?...
oh pitié… 
Près des escaliers, une femme blonde avec un immense sourire tient une pancarte en carton avec vos noms.
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