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Bonus : La Cabane du Meix
Dans la forêt, la vieille cabane du Meix demeurait aveugle, sculptée en noir contre la lumière du crépuscule, seule silhouette épaisse parmi les troncs élancés qui ceinturaient sa petite clairière.
Les pas de trois hommes troublèrent le ruisseau qui s'écoulait un peu plus bas, tandis qu'ils continuaient de s'approcher de la lisière. Ils marchaient l'un derrière l'autre, et le deuxième portait un costume couleur claire, bien repassé. Il fumait une cigarette. Ralentis, dit-il.
L'homme dans la cabane les vit.
Il s'approcha de la fenêtre et aperçut le sommet d'un crâne noirci par le jour finissant, grandir parmi les arbres lointains. Depuis l'intérieur, le bruissement des feuilles ne lui parvenait pas, mais il l'imaginait.
Il revint vers la table et posa la main sur la tête de sa fille.
- Lève-toi. 
Il prit une clef dans sa poche, la posa sur la table et fit un signe de tête à son fils.
- Tout de suite. 
C'était des enfants. Deux enfants.
L'homme de la cabane revint à la fenêtre et ne vit plus rien entre les arbres. Mais le bruissement des feuilles, il l'imaginait toujours.
Le fils revint dans la pièce avec un fusil à la main et un autre sous le bras.
- Pose-les là. 
Puis il se tourna vers sa fille.
- Viens, toi. N'aie pas peur. Viens ici. 
L'homme élégant écrasa sa cigarette contre le tronc d'un chêne et regarda autour de lui. La forêt semblait engloutie dans une quiétude incurable.
- Il a certainement dû nous entendre. On devrait y aller directement. On est train de lui laisser le temps de se sauver. 
- Il a pas tort, on n'est pas discrets. 
L'homme élégant ne regarda même pas le gosse qui se faisait appeler Malik. Il avait l'œil droit encore marqué.
- Il ne se sauvera pas. Il en a plein le cul de se sauver. 
Une grande respiration dans l'air du soir. L'homme élégant expira.
- On y va. 
L'homme dans la cabane déplaça des bonbonnes de verre vides, se pencha, souleva le couvercle dissimulé d'une trappe et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Ce n'était qu'un grand trou creusé à même la terre. On aurait dit la tanière d'un animal.
- Écoute-moi, ma chérie. Des gens vont venir et je ne veux pas qu'ils te voient. Il faut que tu descendes là-dedans, il faut que tu te caches là-dedans et que tu attendes qu'ils s'en aillent. Tu as compris ? 
La petite fille répondit que oui.
- Tu ne dois pas faire de bruit et, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas sortir. Tu dois rester tranquille et attendre. Tout ira bien. 
La petite fille répondit que oui.
- Écoute-moi, c'est possible que je doive partir avec ces messieurs, mais ce n'est pas une raison pour bouger. Toi, tu restes là-dedans. Ton frère viendra te chercher, compris ? Ou jusqu'au moment où tu entendras qu'il n'y a plus personne. Compris ? 
La petite fille répondit que oui.
- N'aie pas peur ma chérie, il ne peut rien t'arriver. D'accord ? 
Oui
- Donne-moi un baiser. 
La petite fille posa ses lèvres sur la joue de son père. Lui, il lui réarrangea ses cheveux et tira sur son gilet.
Il reste là, comme s'il y avait encore quelque chose à dire ou à faire.
- Ce n'était pas ce que je voulais… Ne l'oublie jamais que je ne le voulais pas. 
La petite fille fixait le visage de son père.
- Allez descends maintenant, ma chérie. Descends là-dessous. 
La petite fille se laissa tomber dans le trou, sur la terre dure et froide. Elle s'y coucha.
- Attends, tiens, prends ça. 
Il lui tendit une couverture qu'elle étala sur la terre, puis elle se recoucha.
Son père lui dit quelque chose, puis elle vit le volet de la trappe s'abaisser. Elle ferma les yeux.
Elle entendit la voix de son père qui continuait de lui parler, alors elle rouvrit les paupières. La lumière traversait les lames du plancher et venait échouer sur elle en plusieurs rideaux dorés. Ils s'épaissirent de poussière lorsque son père tira les bonbonnes de verre sur la trappe, jusqu'à ce que tout devienne plus sombre. Couchée sur le côté, elle avait remonté ses genoux et se tenait là comme dans son lit, prête à doucement s'endormir et à rêver.
Elle entendit son père lui parler encore une fois. Puis elle entendit un tir exploser en milles morceaux l'une des fenêtres et le verre se répandre sur le sol.
- KOBA SORS DE LA ! … SOIS PAS CON ET RAMÈNE-TOI ENFANT DE CHIEN ! 
Le père jeta un regard à son fils dans l'autre pièce. Il rampa jusqu'à lui et s'empara du fusil resté sur la table.
- Bouge de là imbécile, va te cacher dans la réserve de bois et garde le fusil chargé, tu m'entends ? Va ! 
Le père poussa son fils à l'épaule, mais celui-ci ne bougea pas.
- Hey… 
Une rafale emporta le reste de la phrase et arracha d'autres morceaux de verre qui roulèrent sur le sol et s'infiltrèrent avec la poussière dans la cachette de la petite fille.
- FAUT QU'ON VIENNE TE CHERCHER KOBA ? SORS DE LA BON DIEU ! 
Le fils continua de rester immobile, alors le père pointa son fusil sur lui. Il parla à voix basse, mais avec férocité.
- Fais ce que je te dis, ou c'est moi qui te tue. 
Pourtant le fils ne bougea pas. Il semblait attendre quelque chose : être pris dans les bras de son père, pouvoir s'asseoir ici sans que cela ne change rien, ou comprendre, peut-être.
- DERNIER AVERTISSEMENT KOBA ! 
Une rafale balaya la cabane dans un sens, arrachant le verre et le bois, puis repassa dans l'autre sens pour ronger un peu plus le bâtiment, comme si elle était infinie, comme si elle était la lumière d'un phare sur le plancher noir de la mer.
La petite fille fermait les yeux en remontant plus haut ses genoux jusqu'à sa poitrine, ses bras contre elle, se pelotonnant encore un peu plus comme un petit animal. Elle aimait être comme ça, comme un petit coquillage ou une carapace contre la terre froide qui la protégeait tandis qu'elle se répétait qu'il fallait attendre et qu'ici, ainsi dans sa tanière, elle était heureuse.
Dans la poussière en suspension, le fils avait disparu derrière une porte.
Le père rampa au milieu des débris et s'adossa contre le mur sous l'une des fenêtres.
- VA TE FAIRE FOUTRE BAUER ! 
- SORS DE LA KOBA ! RENDS-PAS LES CHOSES PLUS COMPLIQUÉES. 
Le père haletait. Il serra son fusil entre ses doigts, ne fit plus qu'un avec lui, tout entier, comme s'il s'agissait d'une extension de son corps, se redressa et tira.
L'homme élégant se jeta au sol et jura.
- Enfant de putain. Jusqu'au bout il faudra aller te chercher. 
Trois autres coups de feu éclatèrent. L'homme en costume roula sur le sol et se retourna vers le chauve qui ricanait derrière un tas de bois, sa mitrailleuse légère contre lui hochant du canon au rythme des secousses de son gros ventre hilare.
L'homme en costume lui fit signe de tirer. Alors le chauve maîtrisa juste assez son rire pour pouvoir se mouvoir, mais pas assez pour empêcher la petite fille de l'entendre encore lorsque les impacts de la nouvelle rafale vinrent dévorer un peu plus la cabane.
Elle continuait de se dire d'attendre. Elle regardait les fentes du plancher. Elle regardait la lumière et la poussière qui venait avec elle.
L'homme en costume rampa jusqu'au tas de bois où le chauve s'était de nouveau aplati. Ce dernier, une main enfoncée dans la poche, se cherchait une cigarette. Un coup de feu claqua dans l'air.
- Qu'est-ce qu'il fout, Malik ? Pourquoi il lui faut autant de temps ? 
Le chauve haussa les épaules et coinça négligemment sa cigarette entre ses lèvres.
Un nouveau coup de fusil partit de la fenêtre. Le chauve ne fit pas un pli et répondit, cigarette sans feu entre les dents, balayant longuement l'air et la cabane avec son arme de gauche à droite, puis de droite à gauche. Et encore une fois.
Le père restait accroupi sous la fenêtre, prêt à se découvrir au premier silence pour mettre un terme à ce canon infernal.
La tête baissée sous les éclats de bois et de plomb, il écoutait, les doigts serrés à blanchir autour de son fusil, et réfléchissait. Il se disait qu'il aurait dû partir, qu'il avait été con de rester ici. Qu'il devrait trouver une ouverture, obliger le chauve à se jeter à nouveau derrière les bûches, prendre des munitions, l'argent, et sortir par-derrière. Une première ouverture pour l'argent et les munitions. Une seconde pour partir.
La petite fille entendit les fenêtres être pulvérisées et, entrecoupés par des lames de silences, se briser à nouveau. Et encore une fois. Les genoux parfaitement superposés, ses jambes délicates qu'elle sentait jumelles, ses bras qu'elle serrait contre elle dans une même symétrie et ses petites chaussures accouplées comme dans une vitrine, mais sur le côté, comme couchées, tu aurais pu dire, de fatigue. Elle aimait cet ordre. Si tu es un coquillage, c’est important l’ordre. Si tu es carapace et animal, tout doit être parfait. L’exactitude te sauvera.
Les tirs s'arrêtèrent enfin. Alors le père redressa la tête et commençait à détendre son corps pour bondir lorsqu'un coup de feu partit derrière lui et vint se loger à quelques centimètres de sa tête dans le mur. Le père se retourna et vit ce gamin qu'il ne connaissait pas qui le tenait en joue, tandis que la porte arrière de la cabane battait encore.
- Lâche ton arme, Koba. 
La petite fille entendit une voix qui n'était plus celle d'un enfant, mais pas encore celle d'un homme.
- Tu m'as entendu ? J't'ai dit de jeter ton arme. 
Une nouvelle rafale éclata dehors, mais Malik ne bougea pas, le canon pointé sur le père. Sous cette pluie de coups, ils restèrent tous les deux immobiles, à se fixer comme un même animal qui aurait cessé de respirer. Le père, à moitié couché sur le sol, les yeux dans ceux du garçon, debout à découvert. Le canon tremblait imperceptiblement.
Le père fixa ainsi ce gamin qui n'avait pas peur pendant de longues secondes, et au milieu du chaos de ses pensées, eut celle de desserrer ses doigts de son fusil.
Le silence revint.
L'arme du père tomba au sol, et il l'envoya glisser sur plusieurs mètres d'un coup de pied.
- Tout va bien… 
- Ta gueule, Koba. Bouge pas. 
Dehors, une nouvelle rafale allait naître.
- BAUER ! JE L’AI. ARRÊTEZ DE TIRER, JE L’AI ! 
La cigarette du chauve poussa un soupire.
- Il y est arrivé, putain. 
- Je t'avais dit que ce gamin était rusé. 
- Dépêche-toi, il faut aller le rejoindre. 
Bauer et le chauve sortirent de derrière les bûches et commencèrent à traverser la petite clairière. Bauer avait une démarche chaloupée, la tête légèrement baissée, comme il l'avait souvent vu dans les films. Il était ridicule. Ils marchaient ainsi quand un coup de feu éclata dans la cabane.
Les deux hommes accoururent et enfoncèrent la porte. Ils trouvèrent Malik debout près de la table, le pistolet pointé vers le père adossé contre le mur et grognant, une main comprimant son ventre. Un vieux revolver gisait sur le parquet.
- Il avait un flingue, j'étais obligé ! 
- C'est bon, ça va… 
- Il allait le sortir et… 
- J'ai dit que c'était bon ! Calme-toi, maintenant ! 
Le père cracha des glaires de sang sur le parquet et se recala contre le mur.
Le chauve eut un sourire étrange, puis frappa l'épaule de Malik.
- Bien joué, gamin. 
Malik déglutit enfin, sans quitter des yeux l'homme qui se vidait de son sang devant lui. Son bras retomba.
Bauer se frotta le front en soupirant, se pencha pour se saisir du vieux revolver abandonné sur le parquet, puis s'accroupit près du père.
- On se retrouve, Koba. 
- … 
- C'est qu'on en a fait, une trotte, pour te retrouver. 
- Tu es fou… 
- Moi ? MOI ! 
En criant, il saisit le père à la mâchoire pour l'empêcher de fuir son regard.
- C'est pas de la folie quand c'est de la justice, enfoiré, sombre connard ! Ils sont tous morts à cause de toi ! Et toi, tu as fui ! 
- J'étais pas là, c'était pas moi ! 
- Arrête tes conneries, c'était ton groupe ! 
- J'ÉTAIS PAS LÀ BAUER PUTAIN DE MERDE, J'EN SAVAIS RIEN ! 
- FERME TA GUEULE KOBA, C'ÉTAIT TOI QUI SUPERVISAIT LES LIVRAISONS DE CAMES ! 
- J'ÉTAIS PAS LÀ COMMENT IL FAUT QUE JE TE LE DISE ! 
- TA GUEULE TU M'ENTENDS ! 
Le canon du vieux revolver était posé sur le genou du père.
- J'VAIS T'EXPLOSER LE GENOUX, SOMBRE ENCULÉ, J'SUIS EN TRAIN DE TE TUER KOBA ! 
- JE TE LE JURE, BAUER ! 
- TA GUEULE ! 
- J'AI PAS… 
- TA GUEULE ! J'VAIS TUER, TU COMPRENDS CA ?! 
Bauer hurlait, son costume clair taché par la terre et l'herbe. Le chauve observait, le pouce glissant mécaniquement sur la cross de son arme, Malik à sa droite qui ne disait rien, et Bauer qui hurlait d'une voix éraillée comme s'il pleurait, ou qu'il ne respirait plus en répétant qu'il allait le tuer. Et puis ils entendirent derrière eux une voix improbable qui les fit tous se retourner.
- Allez-vous-en. 
De l'autre côté de la pièce, fusil pointé sur eux, le fils se répéta d'une voix calme.
- Allez-vous-en. 
La petite fille entendait la voix de son frère et la trouvait belle. Elle pensait au moment où elle n'aurait plus à attendre, où elle pourrait sortir de sous la maison pour aller le voir et lui dire qu'elle l'aimait, lui dire qu'elle aimait cette belle voix claire et calme qu'elle avait entendue par-dessus les grognements de son père, répéter encore :
- Allez-vous-en. 
- PUTAIN MAIS QUI… 
- C’est le fils, Bauer. 
- PUTAIN MAIS qu’est-ce QUE TU DIS ? 
- C’est le fils de Koba. 
Bauer s'arrêta, regarda Koba, regarda le fils, puis cria encore qu'il n'aurait dû y avoir personne, et d'autres choses comme ça, criant tantôt sur le chauve, tantôt sur le père, et aussi sur le fils. Une longue tirade à n'en plus finir que le fils écouta sans bouger, le fusil toujours pointé. Et lorsque Bauer dû se taire un bref instant pour retrouver son souffle, le fils rassembla tout ce qu'il avait compris de tout ce discours, et même de sa vie jusque là :
- C'est mon père. 
Il tira, dans le vide.
Le chauve réagit d'un même mouvement et sans réfléchir leva sa mitrailleuse qui cracha son malheur d'une grande ligne dans le fils qui vola sur un bon mètre avant de s'écraser sur le parquet dans une bouillie de plombs, de sang et d'os.
Bauer s'était jeté au sol, Koba hurlait à s'époumoner, la gorge gagnée par le sang et les larmes, tandis que Malik était resté immobile.
Bauer se laissa retomber sur le dos, allongé comme un mort, les jambes flageolantes, le regard perdu dans un plafond qu'il distinguait à peine. Sa respiration était courte, chaotique. La chaleur lui gonflait le crâne.
Koba hurlait encore, d'un hurlement mauvais, d'un hurlement de mort.
Bauer balbutiait quelque chose que le gros chauve ne comprenait pas dans ce chaos. Malik fixait l'enfant étendu sur le parquet.
Bauer haletait, ne laissant échapper que quelques mots entre deux respirations coupées. Ses yeux roulèrent jusqu'au visage incrédule du chauve.
- Fais-le… t… 
- Quoi ? 
- Fais le taire. 
Le chauve comprit enfin. Il parcourut les quelques lames de parquet qui le séparaient de Koba et lui enfonça le canon de sa mitrailleuse légère dans la bouche. Le père hurlait encore dans le métal. Une rafale courte. Brève. La dernière.
- Fais lui arrêter ça. Fais le taire. 
dit encore Bauer.
La petite fille entendit un silence qui faisait peur. Elle se replia encore davantage, rapprochant ses genoux de sa tête. Elle se dit que, maintenant, tout serait fini. Son père allait venir la chercher et ils allaient dîner. Elle se dit que cette histoire, ils n’en parleraient plus et que, bientôt, ils l’auraient oubliée. Elle se disait cela parce qu’elle était une petite fille et qu’elle ne pouvait pas encore savoir.
- La fille. 
- … Quoi ? 
- Si le fils était là, alors il doit y avoir aussi sa fille. 
Les yeux de Bauer roulèrent maladivement. Il laissa sa tête retomber sur le sol. Le chauve s'approcha et le souleva par le bras pour le redresser. Leurs chaussures baignaient dans le sang de Koba.
- Malik, cherche la gamine. 
- … 
- Trouve la. 
Malik tourna les talons et, toujours son pistolet à la main, commença à inspecter la cuisine. Bauer se dégagea du soutien du chauve et tituba jusqu'à l'encadrement de la porte arrière restée ouverte. Il y prit appui, et regarda le gamin étendu sur le parquet.
Malik tira brusquement un rideau, puis ouvrit un placard. Il entendait, de l’autre côté de la pièce, le chauve taper contre les murs avec son arme pour les inspecter. Malik passa dans la petite pièce à côté, retourna plusieurs caisses, ouvrit une malle, puis s’arrêta. Il remarqua que la poussière sur le parquet était moins épaisse, comme récemment déplacée, près de ces grosses bonbonnes de verre, comme si on les avait bougées. Il saisit la première et la tira, puis poussa la seconde, la faisant tomber avant de la laisser rouler. Malik inspecta le parquet et reconnut la forme d’une trappe.
Depuis l’extérieur, Bauer les appela pour leur dire qu’il fallait partir. Malik releva la tête et aperçut une fenêtre donnant sur l’obscurité. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il faisait déjà nuit.
Puis il s’agenouilla sur le sol et souleva le volet de la trappe. Il y avait une petite fille, là, au fond, pelotonnée sur le côté, ses jambes remontées, la tête légèrement penchée en avant vers les genoux. Elle avait les yeux ouverts.
Malik pointa son pistolet vers la petite fille.
- BAUER ! 
La petite fille tourna la tête et le regarda. Elle avait les cheveux sombres et le regard d'un drôle de vert, dans des yeux étrangement découpés. Elle le regardait sans aucune expression. Elle avait les lèvres entrouvertes et respirait tranquillement. C’était un animal dans sa tanière.
Malik retrouva cette sensation mille fois ressentie dans la tiédeur des draps, les genoux ramenés contre sa poitrine, les jambes alignées pour en faire des jumelles, les pieds en équilibre. La tête légèrement penchée en avant pour fermer le cercle. La peau de la petite fille était blanche, ses lèvres dessinées, ses jambes dépassaient d’une petite jupe rouge. Tout était ordonné, tout était parfait.
Malik trouva ça beau.
La petite fille tourna à nouveau la tête et la pencha légèrement pour fermer le cercle. Malik réalisa que personne ne lui avait répondu. Il n'entendait plus le chauve taper contre les murs, du temps avait passé, et dehors il faisait nuit. Il resta quelques instants encore, puis il referma la trappe, doucement. Malik tira la première bonbonne, fit rouler la seconde et la redressa sur le volet. Il observa encore quelques instants la petite fille à travers les planches sans pouvoir réfléchir, puis se redressa et regagna le salon.
Il sortit de la cabane en titubant, le cœur battant dans la poitrine, et rejoignit Bauer et le chauve qui avançaient en se soutenant l’un l’autre comme deux hommes saouls. En contrebas, à deux kilomètres de là, leur voiture les attendait. Mais Bauer s’arrêta et murmura quelque chose au chauve. Celui-ci le lâcha alors et revint sur ses pas. Malik le regarda le dépasser en direction de la maison, un air peu convaincu sur la figure. Le gamin rattrapa Bauer dont les jambes lui faisaient encore défaut. Ils passèrent ensemble devant le tas de bois sans rien se dire. Malik se repassait dans son esprit la phrase qu'il avait décidé de prononcer, mais elle butait sur ses lèvres scellées. Scellées par ce silence. Il était fatigué, alors il n'y arrivait pas. Il faisait déjà nuit.
Bauer avait du mal à marcher et voulut se reposer contre le premier arbre qui bordait la clairière. Malik jeta alors un regard en arrière et vit le chauve revenir en courant vers eux, et il vit aussi la grande cabane derrière lui déchirer la nuit, l'ardant des mêmes grandes flammes qui la dévoraient.
Malik s'écarta et resta stupéfait. Le chauve arriva à sa hauteur et lui dit qu'il fallait y aller en posant sa grande main sur son épaule, mais l'enfant ne bougea pas.
- Allez Malik, on y va. 
Malik resta immobile.
- Bon dieu mais qu'est-ce que tu as fait ? 
Le chauve lui attrapa le bras mais Malik se débattit, criant toujours plus fort et s'agitant comme un forcené BON DIEU MAIS QU'EST-CE QUE TU AS FAIT ?! et le chauve qui le soulevait de terre, et le gamin qui se débattait en criant, et Bauer qui se mit à hurler à son tour, ils ressemblaient à trois fous abandonnés sur une scène éteinte.
Malik réussit à se dégager des bras du chauve et courut quelques mètres en direction de la maison, jusqu'à pouvoir en ressentir la chaleur sur son visage, avant de se laisser tomber sur les genoux en fixant les grandes flammes brillantes qui léchaient le ciel étoilé.
- Bon dieu, mais qu'est-ce qu'on a fait… 
souffla-t-il encore.
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Trois jours plus tard, un homme d'un certain âge arriva à cheval à la clairière de la cabane du Meix. C'était un homme bourru, à la chemise en haillons et aux jambes couvertes de boue. Le cheval était un retraité des courses, avec une vieille blessure à la patte arrière droite, la peau sur les os et la robe blanchissante. Son œil coulait le long de son museau.
L'homme vit ce qu'il restait des murs de la ferme, noircis et inutiles, se dressant au centre du brasier éteint comme les quelques dents qui lui restaient dans la bouche. Il eut un claquement de langue. Tout cela puait le malheur. Sans descendre de cheval, il fit le tour de ce qu'il restait de la cabane, puis, trouvant là un silence qu'il n'aimait pas, se dirigea à nouveau doucement vers l’endroit où il voulait se rendre. Il jeta un dernier regard aux cendres lorsqu'il atteignit la lisière de la clairière. C'est là qu'il vit qu'une petite fille assise par terre, adossée contre un des murs noircis, était en train de le fixer. Il fit demi-tour et s'approcha d'elle. Les yeux brillants de la petite fille à la figure salie par la fumée ne le quittèrent pas. Elle avait quelques égratignures. Et une robe rouge.
Ils s'observèrent ainsi pendant une longue minute, puis il lui tendit la main. La petite fille se leva, s'approcha du cheval et se laissa saisir. Sans mot dire, l'homme l'installa sur la croupe de sa monture, qui réajusta ses pattes et lança deux coups de museau en l'air. La petite fille s'agrippa toujours aussi silencieusement à sa taille.
Tandis qu'ils s'éloignaient de la cabane au pas, elle laissa retomber sa tête sur le dos trempé de sueur de l'homme et luttant contre ses paupières lourdes, aperçut l'envol d'une nuée d'oiseaux depuis les grands arbres avant de s'endormir.