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3 : À contre-plan
Vos pensées fusent dans votre esprit. Vous vous repassez le déroulé de la dernière minute : les trois radios mises en avant sur la table et que vous avez prises sans les tester avant de vous engager, le chronomètre lancé par le capitaine, sa voix, le soleil brillant, la route, votre épaule contre le mur du bâtiment, cette porte à côté de vous, et tout ce qui semblait jusque-là parfait.
Vous avez perdu la communication. Au moins une cible se trouve à un étage imprévu, et l'autre équipe doit être en train de s'engager dans l'immeuble.
Lantier et vous sauriez mener une intervention sans contact avec l'autre, avec pour seule base commune le plan initial ? Difficile à dire. Le temps s'écoule, vous échappe. Vous tranchez : rétablir la communication coûte que coûte.
- Il nous faut des radios fonctionnelles. Vous, retournez à la base le plus rapidement possible et ramenez-moi des putains de radios en état de marche ! 
- Oui, lieutenant ! 
L'agent du RAID s'élance sans attendre dans la rue pour remonter les deux bâtiments qui vous séparaient des grandes portes de métal.
- Mais, on va perdre trop de temps ! 
- Moins que si nous avançons à l'aveugle. 
- C'est nous qui avons le bélier. Si le lieutenant fait le choix d'avancer, elle pourrait se retrouver coincée entre l'appartement et les cibles de l'étage au-dessus. 
- … 
Cela, vous n'y avez pas pensé. Une détonation éclate. Vos pensées s'envolent comme une nuée d'étourneaux, chassées dans toutes les directions par le trait du fusil que vous n'avez pas vu venir. La balle file, siffle et vient s'éclater dans le dos de l'agent que vous aviez envoyé.
Il ralentit à quelques mètres de son objectif, laisse pendre son arme et relève la main gauche en signe de renoncement : il ne fait plus partie de l'exercice.
Vous sentez une vibration. Un frémissement du monde. Vous levez le bras instinctivement, remontez la ligne de fuite des oiseaux, faites un pas de côté et tirez deux fois.
Un grognement depuis une fenêtre du troisième étage. Une arme s'écrase à quelques mètres de vous.
- C'était quoi ça ?! 
- Un sur quatre. 
- … On a perdu un agent. 
- … 
Votre regard court sur les visages des agents qu'il vous reste : la déboussolée Fallot et les deux regards anonymes, encagoulés, avides de directives au moment où le plan ne signifie plus rien. Vos yeux s'arrêtent sur le bélier que porte l'un d'eux.
- Lantier… 
L'idée surgit avec ce nom.
- On entre, maintenant ! 
Vous poussez la porte du bâtiment et pénétrez dans le hall à grandes enjambées, suivis de près par les trois agents encore sous vos ordres.
- Lieut… Lieutenant, l'escalier A était là-bas ! 
Vous tournez à l'angle d'un couloir, puis à un second, venez de dépasser le centre du bâtiment pour vous diriger vers le parking.
- Lieut… 
- Accélérez ! 
Encore quelques mètres, un dernier virage, et la porte donnant sur l'arrière du bâtiment vous apparaît. Vous ralentissez à sa hauteur. Personne. Ni dedans, ni dehors.
- Lieutenant, l'escalier A était là-bas, il faut encore que nous désactivions l'ascenseur. 
- Il n'y a plus de plan, Fallot, il va falloir vous trouver un sens de l'improvisation…
Où sont les autres escaliers ? 
- Le B en visuel ici, lieutenant. 
- Le C est là… qu'est-ce qu'on fait ? 
- On empêche l'autre équipe d'être prise à revers. 
- Mais… et s'ils s'enfuient par l'escalier A ? 
- Les hommes avant la mission, Fallot. 
- … 
Il ne restait que trois cibles, toutes déjà alertées par les coups de feu. Leur position devenait plus difficilement prévisible. Lantier, fidèle à son esprit fonceur, avait de l'avance sur vous et allait certainement bloquer les cibles en charge des otages après avoir précipité son avancée en entendant les échanges de tirs. Votre pari était que la troisième cible ne se trouvait pas dans l'appartement et s'apprêtait à rejoindre les autres, prenant à revers l'autre équipe comme l'avait souligné le major.
Toutes les cibles pouvaient encore être neutralisées dans les temps, sans autre perte. Il fallait simplement que chacun fasse ce que vous attendiez de lui.
Vous montez les escaliers quatre à quatre. Dépassez le premier étage.
Aussi athlétiques que soient les deux agents du RAID, ils accusent le poids des lourdes protections qu'ils portent. Vous-même, bien que plus légèrement équipé, ne les distancez pas vraiment. Fallot, en dernière position, accumule toujours plus les marches d'écart.
Second étage.
Vous vous plaquez contre la porte et écoutez, le temps d'être rejoint par votre équipe haletante.
Rien de l'autre côté de la porte. Vous abaissez la poignée et entrez, arme en avant, dans l'étage.
- Fallot, couvrez nos arrières. Agent Bleu, avec moi devant. Bélier entre nous. 
Chacun trouve sa position, et c'est au rythme lent et méthodique de l'infiltration que vous avancez dans ce schéma.
Aucune trace de l'autre équipe nulle part.
Un premier couloir à votre droite, vous vous arrêtez.
Un échange de regards, un signe de tête : Bleu et vous émergez pour contrôler l'aile : RAS.
- On avance. Fallot ? 
- RAS 
Vous peinez à retrouver votre souffle. Une perle de sueur roule le long de votre tempe.
Quelques mètres de gagnés.
Le couloir de l'objectif se fait toujours plus proche.
Toujours personne.
Un arrêt à l'angle du mur. Un échange de regards, un signe de tête : RAS.
La porte de l'appartement-cible est toujours fermée.
Vous vous retournez vers Fallot et celle-ci comprend, à votre expression, la question tacite qui vient d'être énoncée : où est l'autre équipe ?
- Lieutenant ? 
- … 
- … 
- Il y a entre une et trois cibles avec deux otages là-dedans. On va enfoncer la porte. Tout le monde en position. 
Quelques secondes, tout juste. Bleu à gauche de l'encadrement de la porte, Fallot à droite. Ils seront les premiers à pénétrer dans l'appartement cible.
L'agent au bélier se place devant la porte. Ouvre ses épaules, prend appui sur son pied avant. Il n'a qu'un essai.
Vous, vous êtes derrière lui, presque dans son axe, le premier qu'ils pourront voir lorsque le bois renforcé volera en éclat, pour couvrir la retraite du bélier et l'entrée des autres agents. Arme en avant, vous inspirez, expirez.
L'agent au bélier balance son corps en arrière, transfère son poids sur son autre pied. Le bélier entame un mouvement de balancier en reculant, jusqu'à se suspendre, un bref instant.
La goutte de sueur tombe de votre joue.
- PAN… lieutenant. 
Un cercle d'acier se trouve en appui contre votre nuque.
Votre équipe se retourne brusquement vers vous et pointe ses armes en direction de la cilbe derrière vous.
- Équipe 1 éliminée. Baissez vos armes. L'exercice est terminé pour vous. 
Alors que chacun s'exécute, vous restez immobile, comme sans réaction. Un mélange d'émotions gonfle dans votre poitrine. La voix de l'agent-cible résonne dans votre dos.
- Impressionants vos tirs. Dufour est touché à la main et à l'épaule. 
- … 
- Où se trouve l'équipe 2 ? 
Il lève un doigt pour repousser sa réponse et presse un peu plus son oreillette pour mieux entendre l'échange radio.
- Equipe 2 au quatrième étage. 
- Qu'est-ce qu'ils foutent au quatrième étage ? 
Des détonations étouffées, à peine perceptibles, résonnent dans l'air. Vos visages se tournent vers le plafond. Seul l'agent-cible reste à l'écoute de sa radio.
- Équipe 2 éliminée, exercice terminé. 
- Merde ! 
- … 
- Allez, ON REMBALLE ! 
- … 
- Lieutenant ? 
Pas un mot. Vous rangez votre arme dans son étui. La colère vous consume de l'intérieur, fulminant en silence. Seul le major Fallot semble distinguer ce qui grandit dans votre regard.
Enfin, un cri.
- CAPITAINE CARDY !!! 
Personne n'ose vous retenir. Vous êtes le plus gradé de ceux présents dans ce couloir. Ligotés par les affres de la hiérarchie, ils ne peuvent que vous regarder vous éloigner d'un pas furieux en direction des escaliers.
- CAPITAINE CARDY !!! 
Vous poussez la porte de l'escalier et l'envoyez buter contre son arrêt, puis montez en écrasant chaque marche en direction des étages supérieurs. La résonance de vos pas vous annonce, tout comme celle, plus légère, qui approche.
Vous tournez à l'angle et trouvez Claire Lantier.
- C'était quoi ces conneries ?! T'étais où ? 
- Toi t'étais où ? J'ai atteint l'appartement ! 
- Moi aussi je te signale, mais t'étais introuvable et il y avait eu des tirs. J'ai bougé. 
- Au quatrième ? Qu'est-ce que tu allais chercher ? Comme si c'était pas déjà assez n'importe quoi, cet exercice, tu décides de faire des choses qui n'ont aucun sens ! Pendant ce temps, moi, je m'emmerdais à traverser ce bâtiment dans tous les sens pour que tu ne te fasses pas prendre à revers. 
- Hé, moi j'ai atteint l'objectif, mais j'avais du monde sur le dos et un coéquipier et son équipe introuvables.
J'ai improvisé en montant par ton escalier. Et qu'est-ce que tu échangeais des tirs dehors, toi ? Ça a niqué l'effet de surprise, ils sont sortis. Et pourquoi aucune radio ne fonctionnait ? 
Au même moment, sur le palier de l'étage suivant, apparaît la silhouette en armure du capitaine du RAID, casque sous le bras. Vous passez devant votre coéquipière, achevez de monter les dernières marches et venez vous planter à quelques centimètres de l'officier.
- T'as fait ça pour niquer mon exercice. 
- N'oubliez pas que vous êtes en service, lieutenant. 
- T… C'est vous qui nous avez donné des radios sans batterie. 
- Quoi ?! 
- Si vous avez un problème avec moi, convoquez-moi, collez-moi-en une, mais n'agissez pas comme une gamine. 
- C'est vraiment culotté de votre part de parler de maturité, Chancla. 
- Vous nous avez filé des radios HS. 
- Oui, c'est moi. Un problème avec ça, lieutenant ? 
Elle s'approche encore, réduisant les quelques centimètres qui vous séparent à presque rien. Son visage de marbre face au vôtre, buriné : deux colères s'opposent.
- Et avant que vous n'ajoutiez quoi que ce soit de plus que vous ne pourriez regretter, lieutenant, je vous rappelle que je reste votre supérieur en grade et qu'ici, vous devez vous adresser à moi en conséquence.
Si vous avez quelque chose de personnel à me dire, venez me le dire après le boulot, même si je sais bien que ça, vous ne le ferez pas. Mais ici, ne m'obligez pas à faire quelque chose que je ne veux pas. 
- T… 
- Chancla ! 
- … 
- … 
- L'exercice est raté, reprends-toi et ne nous attire pas plus de merde. 
Le feu de vos regards se heurte. Votre mâchoire se crispe. Le poing ganté du capitaine se serre dans un crépitement de cuir.
Une voix en contrebas attire votre attention à tous.
- Hm… je… c'est peut-être pas le bon moment. 
- Parlez, major. 
- Ils nous attendent en bas. 
- … 
- … 
- Célestin, Longvic nous attend. 
Votre regard se perd dans un infini ténébreux, dans les émotions de votre poitrine que vous ravalez, avant de descendre les marches sous le regard de votre collègue.
Tous les deux, vous dépassez le major et disparaissez.
Nina Cardy pose ses mains sur ses hanches, baisse la tête et, dans un soupir, se tient le front.
- J'aurais une question, capitaine. 
- … Oui ? 
- Est-ce que le résultat de cette mission va compter pour mon examen ? 
- … Redescendez, major. 
- Oh… euh… d'accord. 
- Major ? 
- Oui ! 
- … Pas un mot sur ce que vous avez vu dans cet escalier. 
- Oui, oui, naturellement. 
La jeune femme tourne les talons et disparaît. Nina reste seule sur ce palier, le regard flottant parmi les émotions qu'elle s'interdisait.
À suivre Chapitre 4 : Conséquences








